Jusqu’où peut-on aller devant un public adolescent — sans le ménager, sans le brusquer au point de le perdre ? Au festival Rencontre théâtre ados (RTA), cette question se discute autour des tables des Rencontres Pro tout comme elle se joue, concrètement, dans les spectacles présentés tout au long du festival.
Depuis maintenant 30 ans, la RTA constitue un événement important pour le théâtre jeunesse destiné aux ados. Cette année, du 13 au 25 avril, il rassemble plusieurs spectacles ainsi qu’un ensemble d’activités ludiques, théoriques et artistiques accompagnant ce festival unique en son genre.
Destinés aux artistes, créateurs et créatrices et diffuseurs du spectacle jeunesse ainsi qu’aux personnes du milieu scolaire, les Rendez-vous pros de la RTA s’étalent cette année sur une journée et demie. Le coup d’envoi est donné par une table-ronde qui en définit le thème : l’art de l’inconfort.
David Laferrière, directeur artistique du Théâtre Outremont, et Maxime Mompérousse, dramaturge, metteur en scène et comédien, se joignent à deux personnes issues du milieu de l’enseignement au secondaire pour échanger des réflexions sur les façons de présenter aux élèves du secondaire des œuvres qui respectent leur grande sensibilité tout en répondant à leur besoin d’authenticité. Il s’agit d’un exercice délicat qui consiste à ne pas tomber du côté du trop grand confort qui, s’il permet à l’ado de s’ouvrir, génère par contre des chambres d’écho, ni de basculer du côté de l’inconfort extrême, qui risque de fermer toute ligne de communication.
David Laferrière souligne que la programmation pour jeunes publics pose de nombreuses difficultés et exige une grande agilité, surtout sur des sujets qui peuvent bousculer les codes de la représentation. La préparation commence donc au sein des équipes.
Une autre remarque fera des étincelles dans la conversation : les enjeux sont différents pour les publics de Montréal et de Québec et pour ceux des régions. En effet, les inconforts ne naissent pas des mêmes sujets et ne prennent pas nécessairement les mêmes formes – une réalité qui provoque elle-même de l’inconfort au niveau institutionnel.
La médiation, processus essentiel
De la discussion naît un consensus : s’il est un élément indispensable au théâtre pour ados, c’est le processus de médiation. Point de rencontre et d’accord entre la culture et l’éducation, la médiation est un concept qui garde un certain flou dans la mesure où il se décline en plusieurs types d’activités, prend des formes différentes et repose sur de nombreux paliers décisionnels, le tout sur une temporalité presque ininterrompue. Elle vient souvent à la fois du personnel enseignant et du théâtre lui-même (ce qu’offre la plupart des théâtres pour jeunes publics) mais peut aussi bénéficier d’un apport des parents et des artistes. Quoi qu’il en soit, la médiation est nécessaire pour permettre aux ados de construire le sens de ce à quoi ils et elles assistent au théâtre. Il est à noter que, si elle commence avant le spectacle, le processus ne se termine pas avec les applaudissements : il est bénéfique de revenir sur la pièce après coup pour en discuter, pour mettre certaines choses au clair.
On comprendra qu’il est donc important que des montants pertinents soient attribués à ce processus, qui se voit trop souvent escamoter dans les établissements d’enseignement secondaire faute de budget pour payer le personnel qui s’y consacre.
Activités complémentaires
Pour sa trentième édition, la RTA propose d’autres événements en marge des spectacles.
On relève ainsi des présentations de projets par des artistes actuellement en résidence au Cube, ce centre de recherche et d’expérimentation qui offre aux artistes un soutien accueillant mais exigeant en forme de « cocon épineux ».
En plus d’autres activités pour les artistes et les « pros » du théâtre jeunesse, comme l’enregistrement d’un balado sur le sujet de l’inconfort et une conférence de Francis Dupuis-Déri sur l’intolérance, notons l’organisation d’un combat artistique de chantiers. Celui-ci prend la forme d’un match mettant en compétition quatre projets, chacun portant sur un sujet robuste, présentés devant un public adolescent qui sera appelé à voter.
Des thèmes difficiles
L’une des question récurrentes dans les discussions de la table-ronde porte sur le contexte d’intolérance et de masculinité toxique dans lequel les élèves – et le personnel enseignant – évoluent en ce moment. Maxime Mompérousse traitait justement de ce sujet dans Hégémonie, pièce qui s’était mérité le prix du meilleur spectacle jeunesse de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) pour la saison 2023-2024. Le thème de la masculinité adolescente s’y voyait traité aux petits oignons par une mise en scène sobre où l’on passait du décor de l’enfance à celui de l’âge adulte, et les comédiens représentaient avec nuance le public visé tout en évitant de « jouer aux ados ».
Dans Hégémonie, Maxime Mompérousse met en scène les tensions de la masculinité adolescente © David Ospina
Dans cette édition de la RTA, plusieurs spectacles font écho à ce dernier en ce qui concerne la complexité des enjeux présentés, le jeu nuancé des comédiens et comédiennes et, surtout, la confiance que l’on ressent envers ce public à la fois fragile et intraitable que constituent les jeunes du secondaire.
Les spectacles présentés au festival abordent toutes sortes de thèmes, qui ne s’inscrivent pas tous dans cette « zone d’inconfort » mais qui ont en commun une certaine ambition sur le plan pédagogique. Quelques exemples :
Dans la catégorie des spectacles à vocation scientifique présentés à la RTA, Projet Thérémine est le seul qui soit biographique et mobilise à ce point l’histoire et les documents d’archive. Quelque peu didactique dans son approche, il est néanmoins évident que la proposition des Fabulateurs intéresse les jeunes de 14 ans et plus qui occupent les gradins. Au fil des projections, des extraits sonores et même des expériences menées avec l’aide de l’intelligence artificielle, on découvre la vie de l’inventeur russe Léon Thérémine, dont la vie semble indissociable de l’histoire de l’électricité. À l’instar de la puissante technologie, encore mal contrôlée au tournant du siècle dernier, des images choc parsèment le récit : momie de Lénine à Moscou, démonstration d’oreille coupée et, surtout, l’électrocution (délibérée) d’un éléphant par Edison en 1903 !
Dans Projet Thérémine, dispositifs scéniques, projections et manipulations en direct font dialoguer science et récit © Marc-André Berthold
Alliant danse et théories scientifiques très sérieuses, En théories prend le pari d’expliquer sur scène des concepts de la physiques quantique, mettant ainsi à l’épreuve la compréhension et l’attention de son public-cible de 12 ans et plus, mais aussi des adultes qui s’y risquent. Le spectacle de DynamO Théâtre met ainsi en scène des ballets d’électrons et toutes sortes de chorégraphies et d’acrobaties qui ont pour mission d’illustrer avec les corps ce que les esprits rechignent parfois à assimiler.
Dans En théories, portés, déséquilibres et élans collectifs traduisent physiquement des concepts scientifiques autrement abstraits.
L’inconfort moral, autre ligne de faille
À l’opposé, plusieurs spectacles proposent des thématiques dont la difficulté réside dans la complexité morale plutôt que cognitive. Créé en 2024, Bénévolat correspond en tout point à cette description. La pièce de Tableau Noir s’adresse sans ciller à son public de 14 ans et plus, misant sur sa maturité pour absorber des thèmes d’une grande délicatesse : l’apprentissage et le décrochage, la criminalité et la vie carcérale, l’anxiété de performance et la pression sociofamiliale, la violence, la maladie mentale, la sexualité, la mort. Son ton direct et ses thèmes forts suscitent des réactions fortes et engagées du public.
Dans Bénévolat, l’espace scénique épuré — presque clinique — met en relief des face-à-face chargés © Sylvie-Ann Paré
La dernière production de Youtheatre, Attention coup de feu !, est la preuve qu’on peut parler aux ados de politique, et ce sans nécessairement mettre de gants blancs. Dans ce conte d’anticipation, il est question d’environnement, des conséquences de la situation géopolitique actuelle – l’eau devient une ressource limitée et convoitée par les grandes puissances – mais aussi d’homosexualité, de relations amoureuses et de jalousie, de la place des femmes dans la société…
Le duo électrique formé par Eric Vega et Rasha Abdallah fait beaucoup réagir les jeunes dans la salle, d’une part par l’efficace combinaison d’humour et d’émotion qui caractérise le texte de Mariana Tayler, et d’autre part, par le jeu très naturel des deux interprètes ainsi que leur langue très proche de celle des ados montréalais.
Dans Attention coups de feu !, Eric Vega et Rasha Abdallah naviguent entre tension militaire et intimité fragile © Roxanne Ross
L’aspect visuel du spectacle contribue à sa puissance : on y voit des armes à feu, des scènes de conflit armé, mais aussi un langage corporel qui exprime tantôt la peur, tantôt la gêne, tantôt le débordement affectif.
À travers ces propositions, le festival RTA rappelle surtout que l’inconfort n’est pas une limite à éviter, mais un espace à habiter — à condition de faire confiance à l’intelligence sensible des adolescent·es.
Jusqu’où peut-on aller devant un public adolescent — sans le ménager, sans le brusquer au point de le perdre ? Au festival Rencontre théâtre ados (RTA), cette question se discute autour des tables des Rencontres Pro tout comme elle se joue, concrètement, dans les spectacles présentés tout au long du festival.
Depuis maintenant 30 ans, la RTA constitue un événement important pour le théâtre jeunesse destiné aux ados. Cette année, du 13 au 25 avril, il rassemble plusieurs spectacles ainsi qu’un ensemble d’activités ludiques, théoriques et artistiques accompagnant ce festival unique en son genre.
Destinés aux artistes, créateurs et créatrices et diffuseurs du spectacle jeunesse ainsi qu’aux personnes du milieu scolaire, les Rendez-vous pros de la RTA s’étalent cette année sur une journée et demie. Le coup d’envoi est donné par une table-ronde qui en définit le thème : l’art de l’inconfort.
David Laferrière, directeur artistique du Théâtre Outremont, et Maxime Mompérousse, dramaturge, metteur en scène et comédien, se joignent à deux personnes issues du milieu de l’enseignement au secondaire pour échanger des réflexions sur les façons de présenter aux élèves du secondaire des œuvres qui respectent leur grande sensibilité tout en répondant à leur besoin d’authenticité. Il s’agit d’un exercice délicat qui consiste à ne pas tomber du côté du trop grand confort qui, s’il permet à l’ado de s’ouvrir, génère par contre des chambres d’écho, ni de basculer du côté de l’inconfort extrême, qui risque de fermer toute ligne de communication.
David Laferrière souligne que la programmation pour jeunes publics pose de nombreuses difficultés et exige une grande agilité, surtout sur des sujets qui peuvent bousculer les codes de la représentation. La préparation commence donc au sein des équipes.
Une autre remarque fera des étincelles dans la conversation : les enjeux sont différents pour les publics de Montréal et de Québec et pour ceux des régions. En effet, les inconforts ne naissent pas des mêmes sujets et ne prennent pas nécessairement les mêmes formes – une réalité qui provoque elle-même de l’inconfort au niveau institutionnel.
La médiation, processus essentiel
De la discussion naît un consensus : s’il est un élément indispensable au théâtre pour ados, c’est le processus de médiation. Point de rencontre et d’accord entre la culture et l’éducation, la médiation est un concept qui garde un certain flou dans la mesure où il se décline en plusieurs types d’activités, prend des formes différentes et repose sur de nombreux paliers décisionnels, le tout sur une temporalité presque ininterrompue. Elle vient souvent à la fois du personnel enseignant et du théâtre lui-même (ce qu’offre la plupart des théâtres pour jeunes publics) mais peut aussi bénéficier d’un apport des parents et des artistes. Quoi qu’il en soit, la médiation est nécessaire pour permettre aux ados de construire le sens de ce à quoi ils et elles assistent au théâtre. Il est à noter que, si elle commence avant le spectacle, le processus ne se termine pas avec les applaudissements : il est bénéfique de revenir sur la pièce après coup pour en discuter, pour mettre certaines choses au clair.
On comprendra qu’il est donc important que des montants pertinents soient attribués à ce processus, qui se voit trop souvent escamoter dans les établissements d’enseignement secondaire faute de budget pour payer le personnel qui s’y consacre.
Activités complémentaires
Pour sa trentième édition, la RTA propose d’autres événements en marge des spectacles.
On relève ainsi des présentations de projets par des artistes actuellement en résidence au Cube, ce centre de recherche et d’expérimentation qui offre aux artistes un soutien accueillant mais exigeant en forme de « cocon épineux ».
En plus d’autres activités pour les artistes et les « pros » du théâtre jeunesse, comme l’enregistrement d’un balado sur le sujet de l’inconfort et une conférence de Francis Dupuis-Déri sur l’intolérance, notons l’organisation d’un combat artistique de chantiers. Celui-ci prend la forme d’un match mettant en compétition quatre projets, chacun portant sur un sujet robuste, présentés devant un public adolescent qui sera appelé à voter.
Des thèmes difficiles
L’une des question récurrentes dans les discussions de la table-ronde porte sur le contexte d’intolérance et de masculinité toxique dans lequel les élèves – et le personnel enseignant – évoluent en ce moment. Maxime Mompérousse traitait justement de ce sujet dans Hégémonie, pièce qui s’était mérité le prix du meilleur spectacle jeunesse de l’Association québécoise des critiques de théâtre (AQCT) pour la saison 2023-2024. Le thème de la masculinité adolescente s’y voyait traité aux petits oignons par une mise en scène sobre où l’on passait du décor de l’enfance à celui de l’âge adulte, et les comédiens représentaient avec nuance le public visé tout en évitant de « jouer aux ados ».
Dans cette édition de la RTA, plusieurs spectacles font écho à ce dernier en ce qui concerne la complexité des enjeux présentés, le jeu nuancé des comédiens et comédiennes et, surtout, la confiance que l’on ressent envers ce public à la fois fragile et intraitable que constituent les jeunes du secondaire.
Les spectacles présentés au festival abordent toutes sortes de thèmes, qui ne s’inscrivent pas tous dans cette « zone d’inconfort » mais qui ont en commun une certaine ambition sur le plan pédagogique. Quelques exemples :
Dans la catégorie des spectacles à vocation scientifique présentés à la RTA, Projet Thérémine est le seul qui soit biographique et mobilise à ce point l’histoire et les documents d’archive. Quelque peu didactique dans son approche, il est néanmoins évident que la proposition des Fabulateurs intéresse les jeunes de 14 ans et plus qui occupent les gradins. Au fil des projections, des extraits sonores et même des expériences menées avec l’aide de l’intelligence artificielle, on découvre la vie de l’inventeur russe Léon Thérémine, dont la vie semble indissociable de l’histoire de l’électricité. À l’instar de la puissante technologie, encore mal contrôlée au tournant du siècle dernier, des images choc parsèment le récit : momie de Lénine à Moscou, démonstration d’oreille coupée et, surtout, l’électrocution (délibérée) d’un éléphant par Edison en 1903 !
Alliant danse et théories scientifiques très sérieuses, En théories prend le pari d’expliquer sur scène des concepts de la physiques quantique, mettant ainsi à l’épreuve la compréhension et l’attention de son public-cible de 12 ans et plus, mais aussi des adultes qui s’y risquent. Le spectacle de DynamO Théâtre met ainsi en scène des ballets d’électrons et toutes sortes de chorégraphies et d’acrobaties qui ont pour mission d’illustrer avec les corps ce que les esprits rechignent parfois à assimiler.
L’inconfort moral, autre ligne de faille
À l’opposé, plusieurs spectacles proposent des thématiques dont la difficulté réside dans la complexité morale plutôt que cognitive. Créé en 2024, Bénévolat correspond en tout point à cette description. La pièce de Tableau Noir s’adresse sans ciller à son public de 14 ans et plus, misant sur sa maturité pour absorber des thèmes d’une grande délicatesse : l’apprentissage et le décrochage, la criminalité et la vie carcérale, l’anxiété de performance et la pression sociofamiliale, la violence, la maladie mentale, la sexualité, la mort. Son ton direct et ses thèmes forts suscitent des réactions fortes et engagées du public.
La dernière production de Youtheatre, Attention coup de feu !, est la preuve qu’on peut parler aux ados de politique, et ce sans nécessairement mettre de gants blancs. Dans ce conte d’anticipation, il est question d’environnement, des conséquences de la situation géopolitique actuelle – l’eau devient une ressource limitée et convoitée par les grandes puissances – mais aussi d’homosexualité, de relations amoureuses et de jalousie, de la place des femmes dans la société…
Le duo électrique formé par Eric Vega et Rasha Abdallah fait beaucoup réagir les jeunes dans la salle, d’une part par l’efficace combinaison d’humour et d’émotion qui caractérise le texte de Mariana Tayler, et d’autre part, par le jeu très naturel des deux interprètes ainsi que leur langue très proche de celle des ados montréalais.
L’aspect visuel du spectacle contribue à sa puissance : on y voit des armes à feu, des scènes de conflit armé, mais aussi un langage corporel qui exprime tantôt la peur, tantôt la gêne, tantôt le débordement affectif.
À travers ces propositions, le festival RTA rappelle surtout que l’inconfort n’est pas une limite à éviter, mais un espace à habiter — à condition de faire confiance à l’intelligence sensible des adolescent·es.
Un festival déjà à pleine vitesse
LA RÉDACTION DE JEU
À mi-parcours, la 30e édition des Rencontre théâtre ados affichait déjà complet côté expérience : plus de 2 700 élèves ont pris part aux activités, venus de plusieurs régions du Québec. Pour souligner ses 30 ans, le festival inaugure deux nouveaux prix — dont le prix Sylvie-Lessard, remis à l’enseignant Bruno Lauzon pour son engagement auprès des jeunes, et un prix artistique RTA qui sera décerné en fin de parcours. Entre nouvelles initiatives et forte mobilisation du milieu, cette édition anniversaire confirme surtout une chose : la RTA ne se contente plus de présenter des œuvres, elle fabrique des espaces de rencontre durables entre les ados et la scène.