La directrice de la compagnie La fille du laitier Marie-Hélène Bélanger Dumas et le metteur en scène Jon Lachlan Stewart ont créé Macbeth muet il y a dix ans. La pièce a déjà ravi les publics adultes et adolescents partout sur la planète. Elle revient se poser à Montréal avec ses deux énergiques interprètes-marionnettistes.
Votre Macbeth muet fait désormais partie du répertoire. Pourquoi reprendre la pièce maintenant ?
Jon : On est très content de finalement rejoindre de plus jeunes publics après avoir côtoyé des diffuseurs de théâtre adolescent si longtemps. Pour nous, chaque fois qu’on reprend Macbeth, c’est une chance d’approfondir le travail, de devenir plus précis dans les mouvements, dans les intentions d’interprète. Si la précision se perd un peu, ce n’est pas la même pièce.
Marie-Hélène : Ça fait effectivement 10 ans que le spectacle existe, on va dépasser les 200 représentations cet été. Le tiers des représentations ont eu lieu au Québec, le reste à l’international et au Canada. Là-dessus, il y a eu seulement une cinquantaine de représentations destinées à un public scolaire. Mais, on a participé à la Rencontre théâtre ados en 2022, et cette année-là, le spectacle a eu une belle vie en milieu scolaire. À la base, c’est un spectacle pour adultes, avec des thèmes et des pulsions crues qui rejoignent tout à fait l’énergie et la réalité viscérale des adolescent∙es. Pourquoi maintenant ? Parce que rien ne change et que la soif de pouvoir des dirigeants, à l’instar de Macbeth, détruit tout sur son passage : les vies, les familles, les terres, les peuples.

Marie-Hélène Bélanger © Maxime Côté
Faut-il recommencer le travail à zéro après tant d’années ?
Jon : Non. La pièce est très musicale, conçue comme une sorte de « machine théâtrale ». Les personnages sont un peu soumis à cette machine. Dans le travail, il y a des habitudes qui reviennent très rapidement. La musicalité réapparaît comme une chanson qu’on aime bien. Ce qui est à recommencer à chaque fois, peut-être, ce sont davantage les échanges au sujet de l’œuvre originale en se souvenant de ce que Macbeth ou Lady Macbeth disent dans la pièce, les enjeux du texte, et ce que chaque image et chaque mouvement représentent pour nous.

Jon Lachlan Stewart © Jacynthe Carrier
Marie-Hélène : Au fil des ans, il est vrai qu’on a ajouté certaines scènes, mais depuis 2020, c’est pas mal fixe quant à la mise en scène. Les répétitions sont nécessaires et ça fait du bien d’avoir un œil extérieur après des années à jouer le même spectacle. Dernièrement, Jon nous a dit aux interprètes, Jérémie Francoeur et moi, que nous étions trop « efficaces » dans nos mouvements, qu’il fallait retrouver certaines respirations. Le spectacle est une version accélérée de la tragédie, mais il y a des limites.
Comment décrire votre complicité en cours de création ?
Jon : On a commencé avec l’idée que nous allions jouer dans la pièce tous les deux et que le travail venait de l’intérieur. Souvent, les choix dramaturgiques émanaient de nous-mêmes. Ça provoquait beaucoup de différences d’opinions aussi ! Pendant la création, ce qui était vraiment agréable c’est que moi j’ai grandi avec Shakespeare, j’ai beaucoup étudié les textes du dramaturge. Marie-Hélène, elle, avait un regard plus ouvert. Elle voyait plein d’images et de mots dans la pièce auxquels je n’avais jamais trop pensé, comme la multitude de références aux oiseaux ! Souvent, je reste dans des questions de structure en cherchant des codes ou des mécaniques récurrentes dans la mise en scène et Marie excelle à trouver l’humour dans les choix que nous faisons. C’était souvent difficile de se lancer dans le jeu ensemble parce que c’est sans paroles. Nous devions mieux comprendre la pièce originale pour choisir le concept de chaque scène ou la musique.
Marie-Hélène : C’est vrai que c’était inspirant d’explorer l’œuvre à travers deux langues (le français et l’anglais) et deux rapports à Shakespeare très différents. On a trouvé un bel équilibre entre la connaissance et la fascination de Jon pour Shakespeare et mon regard neuf qui était plutôt dans la découverte. Cela a créé une version fidèle à la profondeur de l’œuvre, mais avec mon énergie impulsive. On s’est enfermé dans une cuisine, un salon, une salle de répétition, parfois pour jouer avec des biscuits, des verres de cartons, des balles de jonglerie ou du vin. On a vraiment tricoté le spectacle en ajoutant détail sur détail et en rebondissant sur les idées de chacun. Le fait de créer à deux ce spectacle a mis en lumière les couples dans Macbeth. Dans notre version, on découvre les contrastes entre les Banquo et les Macduff.

Marie-Hélène Bélanger Dumas et Jérémie Francoeur dans Macbeth muet © Sofia Puppet Theater (Bulgarie)
Vous avez bougé beaucoup avec cette pièce et le public peut être très réactif. Comment reçoit-il une pièce sans paroles et peut-on comparer les réactions entre les différents publics ?
Marie-Hélène : On a présenté le spectacle dans 13 pays et on ajoutera prochainement la Roumanie dans un grand festival 100 % Shakespeare !!! C’est très excitant ! On retournera au Royaume-Uni, plus précisément en Écosse. On développe l’Amérique latine aussi avec des passages en Argentine et au Mexique en 2027. Puis, retour en Espagne et au Canada en 2027-2028. Le spectacle n’est pas exclusivement présenté au public jeunesse, surtout dans les festivals européens qui sont très développés en marionnettes pour adultes. Les ados réagissent à l’énergie, au grotesque, à l’aspect musical. Je crois qu’on en déstabilise plus d’un, plus d’une. Le spectacle est fait pour que tous et toutes, même ceux qui ne connaissent pas Macbeth, ressentent la fougue et la destruction que vit le couple et jusqu’où leur soif de pouvoir les amène. Un de mes moments préférés du spectacle, ce sont les discussions qui suivent la représentation. Certains élèves ou enseignants nous mentionnent qu’ils avaient des appréhensions quant à la compréhension de l’histoire, mais que tout est clair finalement. Pour ce qui est des différentes réactions des publics, elles restent sensiblement les mêmes. Ce qui change c’est le climat du monde. En ce moment, les parallèles avec les guerres se font inévitablement.

Marie-Hélène Bélanger Dumas et Jérémie Francoeur dans Macbeth muet © Sofia Puppet Theater (Bulgarie)
Mine de rien, avec King Lear, ça vous fait deux Shakespeare en peu de temps, Jon. Quel sera votre prochaine adaptation du grand Bill ?
Pour Le roi Lear au TDP, j’ai retravaillé avec les acteurs Jérémie Francoeur et Clara Prévost, qui jouaient dans Macbeth. Lear était une pièce avec texte, mais on a voulu appliquer certaines philosophies que Marie-Hélène et moi avons développées pour Macbeth: un sens du rythme, de la précision et de la déconstruction de la musique. Pendant Lear à un moment donné, j’ai dit à Clara : « j’ai envie qu’on fasse tous les Shakespeare ». J’adore comment il continue à nous donner une perspective complexe, mais toujours poétique et précise de l’humanité. Les deux Shakespeare que j’aimerais vraiment faire c’est Timon d’Athènes avec ses enjeux d’argent, de classe, et du 1 % de la population des gens se partagent le pouvoir, sinon Beaucoup de bruit pour rien. Ce serait bien, pour une fois, de mettre en scène une comédie. Toutes les comédies de Shakespeare ont toujours des enjeux très profonds à exploiter, comme on a pu voir dans l’adaptation qu’a faite Rebecca Desraspe de La Nuit des Rois au TNM.
Macbeth muet est présenté à la Maison théâtre du 28 avril au 3 mai 2026.
La directrice de la compagnie La fille du laitier Marie-Hélène Bélanger Dumas et le metteur en scène Jon Lachlan Stewart ont créé Macbeth muet il y a dix ans. La pièce a déjà ravi les publics adultes et adolescents partout sur la planète. Elle revient se poser à Montréal avec ses deux énergiques interprètes-marionnettistes.
Votre Macbeth muet fait désormais partie du répertoire. Pourquoi reprendre la pièce maintenant ?
Jon : On est très content de finalement rejoindre de plus jeunes publics après avoir côtoyé des diffuseurs de théâtre adolescent si longtemps. Pour nous, chaque fois qu’on reprend Macbeth, c’est une chance d’approfondir le travail, de devenir plus précis dans les mouvements, dans les intentions d’interprète. Si la précision se perd un peu, ce n’est pas la même pièce.
Marie-Hélène : Ça fait effectivement 10 ans que le spectacle existe, on va dépasser les 200 représentations cet été. Le tiers des représentations ont eu lieu au Québec, le reste à l’international et au Canada. Là-dessus, il y a eu seulement une cinquantaine de représentations destinées à un public scolaire. Mais, on a participé à la Rencontre théâtre ados en 2022, et cette année-là, le spectacle a eu une belle vie en milieu scolaire. À la base, c’est un spectacle pour adultes, avec des thèmes et des pulsions crues qui rejoignent tout à fait l’énergie et la réalité viscérale des adolescent∙es. Pourquoi maintenant ? Parce que rien ne change et que la soif de pouvoir des dirigeants, à l’instar de Macbeth, détruit tout sur son passage : les vies, les familles, les terres, les peuples.
Marie-Hélène Bélanger © Maxime Côté
Faut-il recommencer le travail à zéro après tant d’années ?
Jon : Non. La pièce est très musicale, conçue comme une sorte de « machine théâtrale ». Les personnages sont un peu soumis à cette machine. Dans le travail, il y a des habitudes qui reviennent très rapidement. La musicalité réapparaît comme une chanson qu’on aime bien. Ce qui est à recommencer à chaque fois, peut-être, ce sont davantage les échanges au sujet de l’œuvre originale en se souvenant de ce que Macbeth ou Lady Macbeth disent dans la pièce, les enjeux du texte, et ce que chaque image et chaque mouvement représentent pour nous.
Jon Lachlan Stewart © Jacynthe Carrier
Marie-Hélène : Au fil des ans, il est vrai qu’on a ajouté certaines scènes, mais depuis 2020, c’est pas mal fixe quant à la mise en scène. Les répétitions sont nécessaires et ça fait du bien d’avoir un œil extérieur après des années à jouer le même spectacle. Dernièrement, Jon nous a dit aux interprètes, Jérémie Francoeur et moi, que nous étions trop « efficaces » dans nos mouvements, qu’il fallait retrouver certaines respirations. Le spectacle est une version accélérée de la tragédie, mais il y a des limites.
Comment décrire votre complicité en cours de création ?
Jon : On a commencé avec l’idée que nous allions jouer dans la pièce tous les deux et que le travail venait de l’intérieur. Souvent, les choix dramaturgiques émanaient de nous-mêmes. Ça provoquait beaucoup de différences d’opinions aussi ! Pendant la création, ce qui était vraiment agréable c’est que moi j’ai grandi avec Shakespeare, j’ai beaucoup étudié les textes du dramaturge. Marie-Hélène, elle, avait un regard plus ouvert. Elle voyait plein d’images et de mots dans la pièce auxquels je n’avais jamais trop pensé, comme la multitude de références aux oiseaux ! Souvent, je reste dans des questions de structure en cherchant des codes ou des mécaniques récurrentes dans la mise en scène et Marie excelle à trouver l’humour dans les choix que nous faisons. C’était souvent difficile de se lancer dans le jeu ensemble parce que c’est sans paroles. Nous devions mieux comprendre la pièce originale pour choisir le concept de chaque scène ou la musique.
Marie-Hélène : C’est vrai que c’était inspirant d’explorer l’œuvre à travers deux langues (le français et l’anglais) et deux rapports à Shakespeare très différents. On a trouvé un bel équilibre entre la connaissance et la fascination de Jon pour Shakespeare et mon regard neuf qui était plutôt dans la découverte. Cela a créé une version fidèle à la profondeur de l’œuvre, mais avec mon énergie impulsive. On s’est enfermé dans une cuisine, un salon, une salle de répétition, parfois pour jouer avec des biscuits, des verres de cartons, des balles de jonglerie ou du vin. On a vraiment tricoté le spectacle en ajoutant détail sur détail et en rebondissant sur les idées de chacun. Le fait de créer à deux ce spectacle a mis en lumière les couples dans Macbeth. Dans notre version, on découvre les contrastes entre les Banquo et les Macduff.
Marie-Hélène Bélanger Dumas et Jérémie Francoeur dans Macbeth muet © Sofia Puppet Theater (Bulgarie)
Vous avez bougé beaucoup avec cette pièce et le public peut être très réactif. Comment reçoit-il une pièce sans paroles et peut-on comparer les réactions entre les différents publics ?
Marie-Hélène : On a présenté le spectacle dans 13 pays et on ajoutera prochainement la Roumanie dans un grand festival 100 % Shakespeare !!! C’est très excitant ! On retournera au Royaume-Uni, plus précisément en Écosse. On développe l’Amérique latine aussi avec des passages en Argentine et au Mexique en 2027. Puis, retour en Espagne et au Canada en 2027-2028. Le spectacle n’est pas exclusivement présenté au public jeunesse, surtout dans les festivals européens qui sont très développés en marionnettes pour adultes. Les ados réagissent à l’énergie, au grotesque, à l’aspect musical. Je crois qu’on en déstabilise plus d’un, plus d’une. Le spectacle est fait pour que tous et toutes, même ceux qui ne connaissent pas Macbeth, ressentent la fougue et la destruction que vit le couple et jusqu’où leur soif de pouvoir les amène. Un de mes moments préférés du spectacle, ce sont les discussions qui suivent la représentation. Certains élèves ou enseignants nous mentionnent qu’ils avaient des appréhensions quant à la compréhension de l’histoire, mais que tout est clair finalement. Pour ce qui est des différentes réactions des publics, elles restent sensiblement les mêmes. Ce qui change c’est le climat du monde. En ce moment, les parallèles avec les guerres se font inévitablement.
Marie-Hélène Bélanger Dumas et Jérémie Francoeur dans Macbeth muet © Sofia Puppet Theater (Bulgarie)
Mine de rien, avec King Lear, ça vous fait deux Shakespeare en peu de temps, Jon. Quel sera votre prochaine adaptation du grand Bill ?
Pour Le roi Lear au TDP, j’ai retravaillé avec les acteurs Jérémie Francoeur et Clara Prévost, qui jouaient dans Macbeth. Lear était une pièce avec texte, mais on a voulu appliquer certaines philosophies que Marie-Hélène et moi avons développées pour Macbeth: un sens du rythme, de la précision et de la déconstruction de la musique. Pendant Lear à un moment donné, j’ai dit à Clara : « j’ai envie qu’on fasse tous les Shakespeare ». J’adore comment il continue à nous donner une perspective complexe, mais toujours poétique et précise de l’humanité. Les deux Shakespeare que j’aimerais vraiment faire c’est Timon d’Athènes avec ses enjeux d’argent, de classe, et du 1 % de la population des gens se partagent le pouvoir, sinon Beaucoup de bruit pour rien. Ce serait bien, pour une fois, de mettre en scène une comédie. Toutes les comédies de Shakespeare ont toujours des enjeux très profonds à exploiter, comme on a pu voir dans l’adaptation qu’a faite Rebecca Desraspe de La Nuit des Rois au TNM.
Macbeth muet est présenté à la Maison théâtre du 28 avril au 3 mai 2026.