Après (Dé)tourner sa langue, l’autrice, comédienne et metteuse en scène Klervi Thienpont, ainsi que et l’auteur et metteur en scène Philippe Ducros refont équipe pour Respirer sous l’eau, une pièce qui mêle l’intime à l’universel dans le but de retrouver une forme d’espoir, cette denrée devenue rare de nos jours.
Remontons un peu en arrière. Comment est née votre réflexion autour de ce spectacle et comment cette idée a ensuite pris forme lors de résidences de création ?
Klervi : Un matin, j’ai entendu Sonia Lupien parler à la radio du syndrome de résignation qui affecte certains enfants réfugiés en Suède dont les familles sont menacées d’expulsion. Ces enfants s’endorment, ne réagissant à aucun stimulus parfois pendant des années. Le seul remède à cette apathie profonde, disait Sonia Lupien, serait la restauration de l’espoir. Quand on leur annonce un revirement, à savoir qu’ils et elles pourront rester, ils et elles se réveillent…
Je traversais à l’époque un deuil douloureux. Ces mots ont résonné fortement en moi, et ont activé tout un réseau de liens. Avec, Jonathan Girard, scénographe et artiste visuel, on a alors pondu une première ébauche d’une quinzaine de minutes de Respirer sous l’eau. Le travail de création s’est ensuite poursuivi au sein des Productions Hôtel-Motel avec l’accompagnement dramaturgique de Philippe et sa collaboration à la mise en scène. Une écriture de plateau s’est imposée. Je fonctionne par collage-montage de fragments, ça met parfois du temps pour créer les résonances et trouver le bon assemblage afin de construire le sens. La dramaturgie s’est donc élaborée par strates. Les allers-retours entre l’écriture sonore et le plateau sont devenus essentiels ; le travail de plateau éclaire l’écriture et vice versa.

Respirer sous l’eau lors d’une résidence de création au Théâtre de la ville en 2024. © Philippe Ducros
Question plus philosophique : si on réussit, métaphoriquement, à Respirer sous l’eau, serait-ce l’équivalent de s’arrimer à l’espoir d’une certaine façon. Le retrouver malgré la mort, le suicide et le désespoir qui sont aussi des enjeux de la pièce ?
Klervi : L’espoir est vital, particulièrement à notre époque. Il faut apprendre à le cueillir et à le cultiver là où il est. Pour moi, l’art est un espace de réflexion, de vie, de beauté et d’espérance. À travers l’art, la poésie, je trouve du sens pour éclairer l’existence, nourrir ma pensée. En cela, l’art est espoir. Et c’est ce que le travail autour de cette œuvre m’a apporté à un moment où le goût du théâtre m’avait presque désertée tant le choc et la tristesse m’avaient plongée dans un état décalé.
Philippe : Klervi a ce don de se placer en tant que sujet de l’étude. En nous montrant comment elle cherche sens et espoir dans le récit des autres, mais aussi dans l’art et la poésie, dans le quotidien, elle nous montre un possible qui inspire, ouvrant ainsi la voie à l’espoir. C’est, d’après moi, une des forces du projet. Et ça, moi, ça me fait du bien.
Le spectacle ne se veut pas pour autant un « livre de recettes » pour le mieux-être. Mais comment évite-t-on le pathos que peuvent suggérer les thèmes ?
Philippe : Klervi aborde un traumatisme intime, mais rapidement elle invoque deux autres récits de résiliences, l’un proche de nous, qui conjugue l’ici et l’ailleurs, à travers le parcours de George, enfant réfugié de Syrie, et un autre récit, tout aussi bouleversant, mais plus distancié, à travers ces jeunes endormis en Suède, victimes du syndrome de résignation. De cette façon, elle ancre dès le début son propre vécu dans un narratif universel, une quête de sens plus grande qu’elle. Cette écriture par strates permet la rencontre entre le politique et le personnel. Cette position lui permet d’éviter la complaisance et offre un pas de recul à l’intensité des émotions et des thématiques abordées.
Klervi : Pour moi il était important que le public trouve aussi son espace dans l’œuvre. Qu’il puisse tisser à son tour des liens avec ce qui est évoqué, qu’il plonge dans sa propre intériorité. On a créé avec délicatesse, poésie et retenue, avec sincérité, sans chercher d’effet.

Respirer sous l’eau. Sur la photo: Klervi Thienpont.© Guillaume Deman
L’une des stratégies intéressantes des Productions Hôtel-Motel est justement de provoquer des rencontres, entre des humains d’origines diverses ainsi qu’entre la scène et la salle, en cherchant à lier ce que nous vivons ici à ce que vit le reste du monde, non ?
Philippe : Depuis quelques années, le retour désinhibé de la prédation à l’échelle de nation devrait nous faire réaliser à quel point personne n’est une île, à quel point nous sommes liés aux autres. Mais la polarisation omniprésente atrophie l’empathie nécessaire pour se mettre dans leur peau. Ces phénomènes me fragilisent, me repoussent dans mes tranchées. Ma capacité même d’espérer est attaquée.
Comme barrage à ces dérives, l’art devient pour moi d’autant plus salvateur. De par sa nature, il peut révéler l’invisible, déjouer le rationnel, percer nos structures de défense intimes. Il permet de tisser des liens inconscients et d’en coudre de nouveaux. Le processus d’identification propre à l’art ouvre la porte à l’intériorisation du vécu d’autrui, à l’introspection. Il peut aussi apporter complexité et nuances alors que le besoin urgent de réponse est exacerbé par l’ambiance anxiogène de l’époque.
C’est d’autant plus vrai lorsque l’esthétique d’une œuvre déstabilise, désarme. C’est pourquoi on essaie le plus possible de faire que la forme de nos projets émerge directement du propos… On souhaite réinventer le rapport entre la scène et la salle afin que l’expérience artistique déjoue l’attitude spectatrice et qu’elle devienne transformatrice. D’où ce théâtre immersif qu’on vous propose.

Respirer sous l’eau lors d’une résidence de création au Théâtre de la ville en 2024. © Philippe Ducros
Décrivez-nous vos choix dramaturgiques et scénographiques: lits, chaises et casques d’écoute qui mettent certains membres du public au centre de la pièce ?
Klervi : Respirer sous l’eau est un projet très personnel. La forme recherchée appelle l’intimité et la pudeur. Nous proposons un dispositif sonore immersif, afin de créer une plongée en soi où le corps des spectateurs et des spectatrices fait partie intégrante de la représentation, du décor. L’écriture sonore transcende les limites corporelles, intériorise la scène en soi. La voix intérieure comme substitut au corps. Un corps silencieux qui agit, pose des actions (dans la représentation comme dans la vie).
Quand on vit un deuil, un dialogue commence avec soi-même, déroutant tant il devient irréel, débranché du connu. C’est cet effet que nous cherchons à réaliser: quelque chose d’intérieur, de subliminal, d’éclaté. Une pensée qui prendrait comme scène l’intime du spectateur et de la spectatrice. Cela permet d’opérer un décalage entre l’intime et l’espace scénique, entre la parole et les gestes. Nous sommes dans un autre temps, un autre rapport au réel. À travers différents codes, collages et paysages sonores, le sens se construit, les liens se tissent entre les histoires et les résonances personnelles de l’auditoire. La scène est composée d’une série de lits avec une lampe de chevet. Une première portion de l’assistance est couchée dans les lits, évoquant un sanctuaire d’endormi∙es, pendant qu’une deuxième partie est à leur chevet ou en retrait dans l’espace.
Respirer sous l’eau est présenté à la Charpente des fauves à Québec du 28 avril au 3 mai 2026 et la saison prochaine à Montréal.
Après (Dé)tourner sa langue, l’autrice, comédienne et metteuse en scène Klervi Thienpont, ainsi que et l’auteur et metteur en scène Philippe Ducros refont équipe pour Respirer sous l’eau, une pièce qui mêle l’intime à l’universel dans le but de retrouver une forme d’espoir, cette denrée devenue rare de nos jours.
Remontons un peu en arrière. Comment est née votre réflexion autour de ce spectacle et comment cette idée a ensuite pris forme lors de résidences de création ?
Klervi : Un matin, j’ai entendu Sonia Lupien parler à la radio du syndrome de résignation qui affecte certains enfants réfugiés en Suède dont les familles sont menacées d’expulsion. Ces enfants s’endorment, ne réagissant à aucun stimulus parfois pendant des années. Le seul remède à cette apathie profonde, disait Sonia Lupien, serait la restauration de l’espoir. Quand on leur annonce un revirement, à savoir qu’ils et elles pourront rester, ils et elles se réveillent…
Je traversais à l’époque un deuil douloureux. Ces mots ont résonné fortement en moi, et ont activé tout un réseau de liens. Avec, Jonathan Girard, scénographe et artiste visuel, on a alors pondu une première ébauche d’une quinzaine de minutes de Respirer sous l’eau. Le travail de création s’est ensuite poursuivi au sein des Productions Hôtel-Motel avec l’accompagnement dramaturgique de Philippe et sa collaboration à la mise en scène. Une écriture de plateau s’est imposée. Je fonctionne par collage-montage de fragments, ça met parfois du temps pour créer les résonances et trouver le bon assemblage afin de construire le sens. La dramaturgie s’est donc élaborée par strates. Les allers-retours entre l’écriture sonore et le plateau sont devenus essentiels ; le travail de plateau éclaire l’écriture et vice versa.
Respirer sous l’eau lors d’une résidence de création au Théâtre de la ville en 2024. © Philippe Ducros
Question plus philosophique : si on réussit, métaphoriquement, à Respirer sous l’eau, serait-ce l’équivalent de s’arrimer à l’espoir d’une certaine façon. Le retrouver malgré la mort, le suicide et le désespoir qui sont aussi des enjeux de la pièce ?
Klervi : L’espoir est vital, particulièrement à notre époque. Il faut apprendre à le cueillir et à le cultiver là où il est. Pour moi, l’art est un espace de réflexion, de vie, de beauté et d’espérance. À travers l’art, la poésie, je trouve du sens pour éclairer l’existence, nourrir ma pensée. En cela, l’art est espoir. Et c’est ce que le travail autour de cette œuvre m’a apporté à un moment où le goût du théâtre m’avait presque désertée tant le choc et la tristesse m’avaient plongée dans un état décalé.
Philippe : Klervi a ce don de se placer en tant que sujet de l’étude. En nous montrant comment elle cherche sens et espoir dans le récit des autres, mais aussi dans l’art et la poésie, dans le quotidien, elle nous montre un possible qui inspire, ouvrant ainsi la voie à l’espoir. C’est, d’après moi, une des forces du projet. Et ça, moi, ça me fait du bien.
Le spectacle ne se veut pas pour autant un « livre de recettes » pour le mieux-être. Mais comment évite-t-on le pathos que peuvent suggérer les thèmes ?
Philippe : Klervi aborde un traumatisme intime, mais rapidement elle invoque deux autres récits de résiliences, l’un proche de nous, qui conjugue l’ici et l’ailleurs, à travers le parcours de George, enfant réfugié de Syrie, et un autre récit, tout aussi bouleversant, mais plus distancié, à travers ces jeunes endormis en Suède, victimes du syndrome de résignation. De cette façon, elle ancre dès le début son propre vécu dans un narratif universel, une quête de sens plus grande qu’elle. Cette écriture par strates permet la rencontre entre le politique et le personnel. Cette position lui permet d’éviter la complaisance et offre un pas de recul à l’intensité des émotions et des thématiques abordées.
Klervi : Pour moi il était important que le public trouve aussi son espace dans l’œuvre. Qu’il puisse tisser à son tour des liens avec ce qui est évoqué, qu’il plonge dans sa propre intériorité. On a créé avec délicatesse, poésie et retenue, avec sincérité, sans chercher d’effet.
Respirer sous l’eau. Sur la photo: Klervi Thienpont.© Guillaume Deman
L’une des stratégies intéressantes des Productions Hôtel-Motel est justement de provoquer des rencontres, entre des humains d’origines diverses ainsi qu’entre la scène et la salle, en cherchant à lier ce que nous vivons ici à ce que vit le reste du monde, non ?
Philippe : Depuis quelques années, le retour désinhibé de la prédation à l’échelle de nation devrait nous faire réaliser à quel point personne n’est une île, à quel point nous sommes liés aux autres. Mais la polarisation omniprésente atrophie l’empathie nécessaire pour se mettre dans leur peau. Ces phénomènes me fragilisent, me repoussent dans mes tranchées. Ma capacité même d’espérer est attaquée.
Comme barrage à ces dérives, l’art devient pour moi d’autant plus salvateur. De par sa nature, il peut révéler l’invisible, déjouer le rationnel, percer nos structures de défense intimes. Il permet de tisser des liens inconscients et d’en coudre de nouveaux. Le processus d’identification propre à l’art ouvre la porte à l’intériorisation du vécu d’autrui, à l’introspection. Il peut aussi apporter complexité et nuances alors que le besoin urgent de réponse est exacerbé par l’ambiance anxiogène de l’époque.
C’est d’autant plus vrai lorsque l’esthétique d’une œuvre déstabilise, désarme. C’est pourquoi on essaie le plus possible de faire que la forme de nos projets émerge directement du propos… On souhaite réinventer le rapport entre la scène et la salle afin que l’expérience artistique déjoue l’attitude spectatrice et qu’elle devienne transformatrice. D’où ce théâtre immersif qu’on vous propose.
Respirer sous l’eau lors d’une résidence de création au Théâtre de la ville en 2024. © Philippe Ducros
Décrivez-nous vos choix dramaturgiques et scénographiques: lits, chaises et casques d’écoute qui mettent certains membres du public au centre de la pièce ?
Klervi : Respirer sous l’eau est un projet très personnel. La forme recherchée appelle l’intimité et la pudeur. Nous proposons un dispositif sonore immersif, afin de créer une plongée en soi où le corps des spectateurs et des spectatrices fait partie intégrante de la représentation, du décor. L’écriture sonore transcende les limites corporelles, intériorise la scène en soi. La voix intérieure comme substitut au corps. Un corps silencieux qui agit, pose des actions (dans la représentation comme dans la vie).
Quand on vit un deuil, un dialogue commence avec soi-même, déroutant tant il devient irréel, débranché du connu. C’est cet effet que nous cherchons à réaliser: quelque chose d’intérieur, de subliminal, d’éclaté. Une pensée qui prendrait comme scène l’intime du spectateur et de la spectatrice. Cela permet d’opérer un décalage entre l’intime et l’espace scénique, entre la parole et les gestes. Nous sommes dans un autre temps, un autre rapport au réel. À travers différents codes, collages et paysages sonores, le sens se construit, les liens se tissent entre les histoires et les résonances personnelles de l’auditoire. La scène est composée d’une série de lits avec une lampe de chevet. Une première portion de l’assistance est couchée dans les lits, évoquant un sanctuaire d’endormi∙es, pendant qu’une deuxième partie est à leur chevet ou en retrait dans l’espace.
Respirer sous l’eau est présenté à la Charpente des fauves à Québec du 28 avril au 3 mai 2026 et la saison prochaine à Montréal.