Critiques

Foxfinder : Comment créer un bouc émissaire

Dérèglement climat surutilisation terres

Dérèglement du climat, surutilisation des terres fertiles, pluie quasi permanente, sols inondés, invasions d’espèces nuisibles à cause du déséquilibre de la chaîne alimentaire… Tout est de la faute des renards. Les renards sont trop rusés pour être vus. Les renards peuvent prendre la voix et la forme d’êtres humains. Le seul fait de dire qu’on n’a pas vu de renard peut indiquer une collaboration avec cet ennemi juré de l’humanité. Nier leur existence peut entraîner la perte de son toit et plonger les complices de ces bêtes criminelles dans la misère et la souffrance. 

Présentée par Imago Theatre en langue anglaise au MAI (Montréal, arts interculturels), la pièce dystopique la plus connue et la plus célébrée de Dawn King s’ouvre sur la scène anecdotique d’un homme et d’une femme à table. Judith Covey (Asha Vijayasingham) et son mari, Samuel Covey (Jonathan Silver), propriétaires d’une ferme à la productivité chancelante, attendent l’arrivée d’un foxfinder, un chasseur de renards, membre d’une organisation veillant à l’ordre de la société tout entière qui rappelle le clergé au Québec ou la Gestapo en Allemagne. Samuel n’a jamais vu cet animal sur ses terres et voit la venue de cet inspecteur étatique d’un mauvais œil. Plus conciliante, Judith tente de calmer les angoisses de son époux. Si renard il y a, il saura les en débarrasser et la vie reprendra son cours comme avant. Et puis, de toute façon, il et elle n’ont pas le choix.

Dérèglement climat surutilisation terresAndree Lanthier

L’arrivée du jeune William Bloor (Ryan Bommarito), « grand et maigre » foxfinder de 19 ans, stoïque et menaçant enquêteur à la discipline infaillible malgré sa jeunesse, entraînera le dévoilement de la triste histoire de ce couple en pleine déliquescence et bouleversera leurs certitudes. Alors que Judith et Samuel sont soumis·es aux questions pour le moins précises (voire carrément déplacées) de William, on apprend la mort accidentelle de leur seul fils, un événement qui a plongé le père dans une dépression de plusieurs mois (un gros rhume, assure sa femme) durant lesquels il n’a pas pu s’occuper de sa production agricole.

Face à cette invasion de sa vie privée, et confrontée à l’attitude suspicieuse (et suspecte) de William, Judith devient de plus en plus méfiante alors qu’elle se rend compte que la situation dans laquelle il et elle se trouvent dépend entièrement de ce qu’en dira l’enquêteur. Chargée du bon fonctionnement de la maison, elle se retrouve gardienne des secrets de son ménage, mais aussi des rumeurs alimentées par sa voisine, Sarah Box ,qui, comme beaucoup d’autres, commence à mettre en doute les discours officiels. Après tout, personne n’a jamais vu de renards, pas même le foxfinder. S’il n’y en a plus, eux qui sont responsables de tous les malheurs du monde, est-ce que la situation ne devrait pas s’améliorer ?

Mécanique de l’oppression

Dans cette parabole sur la propagande, la répression et la création d’un ennemi commun, l’autrice britannique montre les effets psychologiques des catastrophes climatiques sur l’humain·e, mais aussi sur la société, qui retourne ses armes contre ses membres. Confronté·es à des changements qui les dépassent, hommes et femmes sont gagné·es par une peur abstraite et indéfinissable qui les pousse à se protéger de leur prochain et de leurs propres pensées. Efficace et minutieuse, la mise en scène de Cristina Cugliandro doit beaucoup à la très belle scénographie de Liv Wright et de Diana Uribe, tout en écrans s’allumant et s’éteignant en fond de scène, créant un environnement embrumé sans être sinistre – un dispositif original et une machine bien huilée.

Dérèglement climat surutilisation terresAndree Lanthier

On ne saurait passer sous silence la performance ultraréaliste de Ryan Bommarito en foxfinder. Son approche de la diction et du mouvement, extraordinairement précise, donne au personnage de William un caractère inhumain et pourtant presque touchant, tant il devient de plus en plus visible que cet homme, élevé depuis l’âge de quatre ans pour chasser l’ennemi numéro 1 de la civilisation, est lui aussi victime des règles absurdes de son organisation. À ce titre, Bommarito, habitué des planches anglophones de la métropole (Tableau d’hôte Theatre, Segal Centre, Repercussion Theatre), confère une grande authenticité autant à son incarnation de William qu’à la résolution de l’intrigue, inévitable. Par les expressions de son visage, la Torontoise Asha Vijayasingham permet à elle seule de comprendre l’évolution de la pièce et les changements d’ambiance qui y apparaissent. Moins convaincant, au départ, dans le rôle de Samuel, Jonathan Silver se rattrape par son jeu physique lorsque vient le temps de montrer les conséquences des douleurs psychologiques de son personnage, qui le mènent à un déni proche de la folie.

Théâtre officiellement féministe depuis 2014, Imago Theatre a pour but de décrire et de critiquer les mécanismes du pouvoir et de l’oppression. Il est clair qu’avec Foxfinder, la compagnie réussit son pari de proposer une œuvre moderne et pertinente qui remet en question notre tendance sociétale au repli idéologique.

Foxfinder

Texte : Dawn King. Mise en scène : Cristina Cugliandro. Scénographie : Liv Wright et Diana Uribe. Direction technique : Joannie Vignola. Conception lumières : Chantal Labonté. Conception sonore : Jackie Gallant. Costumes : Jessica Poirier-Chang. Régie : Danielle Laurin. Avec Asha Vijayasingham, Jonathan Silver, Ryan Bommarito et Anne-Marie Saheb. Une production de Imago Theatre, présentée au MAI jusqu’au 15 octobre 2022.

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