Critiques

Le diptyque du fleuve : Aujourd’hui tout comme hier

© Marlène Gélineau Payette

L’eau du Saint-Laurent a-t-elle vraiment coulé sous les ponts depuis 1759 ? Non, répond le texte de Sébastien Dodge, Le diptyque du fleuve. Aujourd’hui tout comme hier, les puissants et les riches contrôlent toujours les barrages et noient le peuple à coups de mensonges, d’hypocrisie et de corruption.

Militant pour l’équité et la justice, tant d’un point de vue artistique que social, le dramaturge et metteur en scène Sébastien Dodge signe probablement avec Le diptyque du fleuve son texte le plus pertinent et percutant. L’artiste dose très bien ici sa maîtrise du grotesque avec un réel désir de comprendre, d’expliquer et de partager ses propres préoccupations. Avec un je-ne-sais-quoi de brechtien, le texte décrypte le récit national habituel pour en tirer des messages politiques et économiques cadrant tout à fait avec notre époque trouble.

La première partie raconte la Conquête de 1759 d’un regard oblique. On savait les méconnaissances militaires des Français – d’un bout à l’autre de la pièce, tous les personnages sont masculins, avec la couleur particulière que leur apportent cependant trois actrices –  défendant Québec à l’époque, mais la lecture de Dodge recentre notre attention sur la très petite politique et l’individualisme de tout temps. On adopte souvent le raccourci qui dit que, bon, la France a abandonné le Canada français à son triste sort. L’ignorance, la vanité et la cupidité des deux côtés de l’Atlantique sont surtout la cause de la défaite, dit Dodge.

Malgré les mouvements rapides des personnages en scène et leurs costumes appropriés fleurant le ridicule, ainsi que l’excellente musique de Flore laurentienne, la mise en scène ne se libère pas tout à fait d’un certain statisme, appuyé par une scénographie minimaliste faite de planches de bois en fond de plateau. La deuxième partie, inscrite dans la modernité, s’en éloigne considérablement. Le spectacle prend son envol avec des personnages, certes naïfs, mais pittoresques et fort drôles, et ce sans dénaturer le message.

© Marlène Gélineau Payette

Toujours campé dans la « nature » québécoise, le récit s’attarde sur deux compères qui veulent construire une maison, disons, en « eaux troubles ». Le rythme change du fait même que les Français détestables du début ont disparus, au profit de personnages des plus sympathiques, quoique faciles à enfirouaper. D’autres hommes cupides apparaissent et en profitent. Ils revêtent les habits d’entrepreneurs, d’un représentant de l’État et d’un homme d’affaires véreux. Dans cette partie, la qualité de l’interprétation y fait pour beaucoup.

Sans être totalement fataliste, la pièce brosse un portrait archiconnu du Québécois idéaliste, généreux, quelque peu bonasse, mais tout de même inventif et batailleur. On s’y reconnaît facilement. Il y a quelque chose de noble dans le fait de ne pas avoir l’ambition de devenir l’exploiteur, l’oppresseur et le dictateur. L’opposition québécoise, voire canadienne, aux velléités absurdes de Trump et de ses semblables en est un bon exemple au sein de l’actualité. L’avenir apparaît sombre, même si le spectacle se termine sur une toute petite note d’espoir.

Toutefois, la (re)connaissance de l’Histoire ne change rien aux leçons que l’on veut bien en tirer, pas plus d’ailleurs qu’à la nature humaine elle-même. L’homme riche et puissant reste un loup pour l’homme bienveillant et démuni. C’est un peu ce que nous disent les deux pièces présentées simultanément, à Québec L’Empire du castor, et à Montréal Le diptyque du fleuve. Au cœur d’une crise civilisationnelle telle que la nôtre, il ne s’agit pas d’une coïncidence. C’est une véritable tragédie avec laquelle l’on devra composer tôt ou tard. Aurons-nous alors la force de dépasser le sarcasme et le cynisme pour ramer dans la même direction, à contre-courant des idéologies creuses et des dictatures assumées ? Sommes-nous prêt∙es ? Que l’on se situe d’un côté ou de l’autre de ses rives, le fleuve nous attend impatiemment.

© Marlène Gélineau Payette

Le diptyque du fleuve

Texte et mise en scène : Sébastien Dodge. Assistance à la mise en scène et régie : Alexie Pommier. Scénographie : Simon Guilbault. Conception costumes : Clémence Archambault. Conception lumière : Chantal Labonté. Composition musicale : Mathieu David Gagnon. Conception sonore : Renaud Dionne. Direction de production : Juliette Farcy. Direction technique : Éric Le Brec’h. Direction artistique : Patrice Dubois. Productrice : Julie Marie Bourgeois. Interprétation : Olivier Aubin, Jean-François Casabonne, Patrice Dubois, Myriam Fournier, Hugo Giroux, Laurence Latreille, Jean-Moïse Martin, Rebecca Vachon. Une production du PàP présentée à Espace libre du 20 janvier au 7 février 2026.

Mario Cloutier

À propos de

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.