Critiques

Pas fout’mind : Parler vrai

© Frédérique Ménard-Aubin

Jusqu’au 6 février, le tout premier texte du comédien Eric Vega, Pas fout’mind, prend vie sur la scène du Théâtre de Quat’Sous. Accompagné par les danseur·euses Léa Noblet Di Ziranaldi, José Flores et Kevin Jr Maddripp, le jeune artiste a fait appel à Philippe Boutin (The Rise of the bling bling, Détruire, nous allons, Le vin herbé) pour la mise en scène. Un spectacle sincère, justement drôle et touchant.

Montréal-Est, chez un barbier. Eric Vega nous dévoile d’où il vient et ce qui motive sa jeune vie d’adolescent : l’argent facile, la rue, les « streetshits » sont les premiers chemins qu’il décide d’emprunter. Ce fils d’immigrant, entouré d’autres jeunes comme lui, tente de s’en sortir par la débrouille. « Tchass », « drip », « vibes », « piaille », « dog » : dès le départ, l’artiste nous immerge dans son quotidien, non seulement par son récit, mais aussi par l’utilisation précise et constante de slang. Pour ne pas perdre son audience, il traduit ou explique au fur et à mesure, et sans lourdeur, ses dires. Il y a du rythme, du contenu pertinent et, surtout, authentique.

Le comédien ne joue pas un rôle devant nous, il raconte son histoire par ses mots et son vécu. En effet, pour ce tout premier texte, il a décidé d’écrire une autofiction, inspirée de sa vie donc, saupoudrée de quelques anecdotes théâtralisées. Pour le public, toute l’histoire se tient à merveille et est complètement incarnée par Eric Vega. Du hood au théâtre en passant par l’armée, il nous plonge dans les réalités qu’il a côtoyées, dans les différentes gangs qu’il a intégrées, dans des moments de vie passés. On y découvre sa volonté de s’en sortir, mais aussi de façonner sa place et, surtout, d’interroger son identité.

En plus d’un texte pertinent et d’une narration fluide et prenante, Pas fout’mind est aussi une mise en scène surprenante, à la sauce de l’ingénieux Philippe Boutin. Comme à son habitude, celui-ci s’est entouré de danseur.euses pour faire vivre des personnages variés et colorés. Ainsi, les uns et les autres se transforment tantôt en chef de gang, en compatriote de l’armée, en dinosaure de film ou en parents qui se chicanent. Un véritable tour de force pour les trois interprètes qui changent rapidement et constamment de costumes et de rôles. Leurs voix, quant à elles, restent projetées par Eric Vega lui-même. Là encore, une habilité remarquable puisqu’il joue tous les rôles, utilisant plusieurs intonations et  accents, et interprétant de façon sensible des dialogues entre les divers personnages. À lui tout seul. Et il réussit avec brio cette performance particulièrement exigeante.

© Frédérique Ménard-Aubin

Au-delà de la surface

Les danseur.euses, en plus d’illustrer des personnages, magnifient les paroles, les exagèrent, les dramatisent parfois pour rendre la situation plus drôle, plus légère ou au contraire plus profonde. En effet, Philippe Boutin arrive encore une fois à nous faire passer d’une émotion à une autre, avec aisance et intelligence. Un krumpeur, malgré son masque de chien, parvient à nous prendre aux tripes, pour ne donner qu’un exemple. Des astuces dans les costumes, comme l’utilisation d’un gros coussin comme visage, sont parsemées tout au long de la pièce et nous ravient, tant par le divertissement que cela crée que par la vérité qui s’en dégage. Certains éléments scéniques peuvent paraitre loufoques, décalés dans un premier temps ; mais pourtant, ça marche. Et à chaque fois.

Le texte d’Eric Vega va bien au-delà de la simple biographie. En dessous de toutes ces péripéties se cache en effet un sous-texte riche, avec plusieurs sujets sérieux qui dépassent la simple existence du comédien. Problèmes de santé mentale, famille dysfonctionnelle, immigration, intégration, violences et identité sont évoqués dans Pas fout’mind. Ils ne sont pas approfondis, mais certaines paroles sont assez fortes pour comprendre le point de vue tranché de l’auteur. Ne cherchant ni à choquer, ni à moraliser, ni à marteler, celui-ci répand tout de même, subtilement, mais justement, ses pensées. Eric Vega semble avoir écrit ce texte non pas seulement pour se raconter et se comprendre lui-même, mais aussi pour souligner les réalités, malheureusement souvent semblables chez les enfants d’immigrants, et pour questionner l’impact de notre environnement sur nos décisions et notre destin.

Ainsi, avec Pas fout’mind, Eric Vega signe un premier texte d’une grande richesse et pertinence, aussi bien personnel qu’universel. Avec la douce folie de Philippe Boutin, cette pièce nous immerge dans un parcours de vie fascinant, rempli d’espoir et qui soulève plusieurs questions sociétales d’envergure.

© Frédérique Ménard-Aubin

Pas fout’mind

Texte : Eric Vega. Mise en scène : Philippe Boutin. Interprétation : José Flores, Eric Vega, Léa Noblet Di Ziranaldi et Kevin Jr Maddripp. Assistance à la mise en scène : Claudie Gagnon. Régie : Ophélie Lacasse. Conception des éclairages : Paul Chambers. Conception de décor : Maude Janvier. Conception sonore : Alexis Elina. Conception des costumes : Leïlah Dufour Forget. Collaboration dramaturgique : Philippe Boutin, Paul Lefebvre, Mani Soleymanlou, Xavier Inchauspé et Marilise Aubry. Collaboration à la conception d’éclairages : Jordana Natale. Conseil au mouvement : Lucy M. May. Doublure de répétition : Anthony Palomeque. Répétitrice : Marie Luciani-Grimaldi. Direction technique : Étienne Marquis. Direction de production : Gwenaëlle L’Heureux-Devinat. Production déléguée : Vanessa Beaupré et Marie-Laurence Rock. Production exécutive : Xavier Inchauspé et Mani Soleymanlou. Une création d’Orange Noyée et du Théâtre de Quat’Sous en collaboration avec Eric Vega présentée du 21 janvier au 6 février au Théâtre de Quat’Sous.