Critiques

Le langage clair : Le mot et la chose

© Matthias Lefèvre

Dormir dans un endroit avec beaucoup d’arbres sous un tissu imperméable suspendu à une branche, est-ce faire du camping ? La réponse n’est pas aussi simple qu’elle en a l’air. Dans ce spectacle déroutant, comique et profond, Amélie Dallaire, artiste aux talents multiples, illustre ainsi certains principes de la communication humaine, notamment la difficulté – voire l’impossibilité – d’une concordance absolue entre la description de l’une et la représentation que l’autre s’en fait.

L’autrice et metteuse en scène connue du public montréalais pour ses performances d’interprète, notamment dans ses collaborations avec Gabriel Charlebois-Plante (Cette colline n’est jamais vraiment silencieuse, Autobiographie du rouge), signe ici une œuvre qui s’inscrit avec pertinence dans la conjoncture et interroge avec humour la concordance entre l’humain et sa parole, et celle des individus entre eux.

Un beau matin, Nicole formule à voix haute le souhait de réaliser une expérience particulière. Sa description minutieuse fait naître dans l’esprit des personnes qui l’entourent – et du public – une image bien définie, assortie d’impératifs logistiques, de règles sociales et d’un substantiel appareillage matériel. Ses proches s’emparent de cette idée et la lui renvoient précisée, concrète – et complètement déformée par leur interprétation.

Objet condensé dans le temps (70 minutes) et dans l’espace (un cube minuscule dans lequel se déroule l’action), Le langage clair est également d’une grande densité sur le plan sémantique. Dans cette pièce au texte déconstruit, novarinien, le sens est bousculé, les référents télescopés, et on se surprend à remettre en question quelques idées préconçues sur les liens sociaux – et sur le matériel de plein-air.

© Matthias Lefèvre

Capsule spatio-temporelle

On rit beaucoup dans les gradins, des gags visuels comme des situations loufoques, et surtout de ce propos décoiffant qui, porté par des dialogues aux accents beckettiens, plonge le public dans le domaine du théâtre de l’absurde. Lors de cette représentation, quelques-un·es des comédien·nes ont, par endroit, des difficultés à livrer certaines répliques. La preuve qu’au final, le langage lui-même constitue un obstacle à une réelle communication !

Tantôt tonitruant, plaintif, enjôleur, candide et mélancolique, les interprètes forment un ensemble hétéroclite au jeu uniformément prenant. Évoluant à cinq dans ce minuscule environnement, les personnages adoptent des postures étranges, presque contorsionnées. On se parle à deux centimètres de distance, on se colle, on s’agglutine les un·es contre les autres. On voudrait, peut-être, se fondre en une masse indéfinie qui pourrait acquérir par osmose les idées de l’individu. Le floutage des frontières sociales fait contraste avec les règles sociales si bien définies et énumérées.

La scénographie de Marie-Jeanne Rizkallah, accompagnée par la conception sonore inclassable aux modulations new wave de Christophe Lamarche-Ledoux, soutient la confusion spatio-temporelle mise en place par le texte. Le jeu avec les frontières de l’espace scénique amplifie encore davantage cette impression de distanciation d’avec la réalité.

Où est-on, en fait ?, peut-on se demander après les premières scènes, qui se déroulent toutes dans la même pièce d’un même appartement complètement vide mais qui semble se modifier au fil du voyage sémantique des personnages. Le temps, lui, est élastique, ou peut-être n’existe-t-il simplement pas. Chaque fois qu’on invite un personnage – par texto ou par téléphone – à se joindre au groupe, son arrivée est instantanée. Et si certaines répliques semblent indiquer que des jours, voire des semaines, se sont écoulés depuis le début, rien ne semble indiquer, ni dans l’action ni dans l’aspect des personnages, que le temps soit passé.

Ce spectacle drôle et étrange étonne autant qu’il détonne dans l’offre culturelle actuelle. Il faut dire que, tout extravagant soit-il, Le langage clair s’inscrit dans un contexte sociohistorique qui le dépasse de loin en matière de déstabilisation. Et si l’on perçoit de loin en loin, au creux d’une réplique ou d’un regard, une détresse presque imperceptible, il est néanmoins rafraîchissant de pouvoir rire avec abandon de l’absurdité de la condition humaine.

© Matthias Lefèvre

Le langage clair

Idéation, texte et mise en scène : Amélie Dallaire. Scénographie : Marie-Jeanne Rizkallah. Lumière : Joëlle LeBlanc. Costumes : Marie-Audrey Jacques. Conception sonore : Christophe Lamarche-Ledoux. Dramaturgie : Émilie Martz-Kuhn. Assistance à la mise en scène : Audrey Belzile. Direction technique : Louis Martz. Conseil artistique et direction de production : Matthias Lefèvre. Avec Louise Bombardier, Raphaëlle Lalande, Lior Maharjan, Marie Reid et Gabriel-Antoine Roy. Une création de eXplo et Amélie Dallaire en coproduction avec le Théâtre Prospero présentée au Théâtre Prospero du 20 janvier au 7 février 2026.

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.