Les échanges épistolaires peuvent produire d’excellents spectacles, comme on a pu le constater, il n’y a pas si longtemps, avec Je t’écris un soir de bel orage, basé sur la liaison entre Maria Casarès et Albert Camus, mis en scène par Maxime Carbonneau. Wòch, de l’Innue Natasha Kanapé Fontaine et de l’Haïtien Samuel Suffren, nage dans des eaux pareillement intranquilles.
Dans ce spectacle, toutefois, le tumulte ne naît pas de cœurs battant à l’unisson, mais bien du désalignement des âmes, en d’autres mots ici, du colonialisme. De l’imposition du pouvoir de quelques-uns sur ceux et celles beaucoup plus nombreux qui en souffrent. Partout où l’on pose notre regard, on en voit encore les traces qui se perdent dans la nuit des temps. À Haïti comme au Canada, il y avait et il y a toujours des exploiteurs versus des opprimés, des fusils face au peuple ciblé. Comme il est si bien dit dans ce texte: « une balle n’est jamais perdue ». Elle a été fabriquée et utilisée pour tuer.

Woch © Kevin Calixte
Les missives de Samuel Suffren (ce patronyme qui veut justement dire en espagnol « souffrent ») sont éloquentes et émouvantes. Le cinéaste vise droit au cœur de la tragédie haïtienne, soit un pays en proie à la violence des gangs dont la soif de pouvoir reste insatiable à ce jour. Il décrit avec un vocabulaire précis la vie à Port-au-Prince sous les balles : le désarroi et la résignation de celles et ceux qui tentent de travailler, de se nourrir, de se protéger et, parfois, de danser. Les répliques qu’il a écrites ne font donc pas que blesser les oreilles chastes ; elles montrent que ce peuple a toujours résisté et qu’il continue de le faire, notamment grâce aux arts.
Natasha Kanapé Fontaine pourrait en dire pareillement. Si la colonisation française a été vaincue en Haïti, mais à quel prix direz-vous ?, la colonisation québécoise au détriment des Premières Nations n’a pas fini ici d’exercer un contrôle pernicieux sur les descendants des premiers habitants du territoire. Les Nationaleux identitaires ont beau jouer les victimes de nos jours, ils et elles ne connaissent rien de l’exclusion et de l’ostracisme silencieux dont sont toujours affectés les membres des premiers arrivants. Certes, les défenseur∙es de la langue et de la culture québécoise ont su résister aux tentatives d’assimilation. Mais à quel prix pour nos voisins des 11 nations autochtones et du peuple inuit, encore sous le joug des anglophones et des francophones de ce pays, qu’on l’admette ou non.

Woch © Kevin Calixte
Mais Kanapé Fontaine et Suffren ne vivent pas dans le passé. C’est l’indifférence et la négligence actuelles qu’elle et il dénoncent dans une langue à la fois crue et poétique. Même si, lors de la première, l’interprétation s’avérait inégale par moments — ce qui devrait disparaître au fil des représentations —, leur mise en scène inventive et dynamique fait oublier qu’à la base il s’agit d’un échange de lettres entre deux âmes qui se sont reconnues. Avec des bouts de chandelles, des costumes originaux et des draps blancs, parce que les arts vivants restent sous-subventionnés chez nous, le duo crée un ensemble cohérent avec ses respirations et ses temps forts placés aux bons endroits.
Ce beau spectacle engagé, comme il ne s’en fait plus beaucoup d’aussi authentique, prend toute sa place dans un espace-temps noyé par les dictatures et la jungle des plus forts. Ces artistes courageux ne le diront jamais assez: prenez ce miroir et demandez-vous ce qui a été fait et ce que vous pouvez changer aujourd’hui et demain. On est toujours les colonisés d’un autre, mais certain∙es infiniment plus que d’autres.
Wòch
Texte et mise en scène: Natasha Kanapé Fontaine et Samuel Suffren. Assistante à la mise en scène et régie: Joëlle Gagnon. Assistant à la dramaturgie: Xavier Huard. Direction de production: Mélisande Goux. Direction technique: Nicolas Jalbert. Idéation et réalisation de costumes: David Charlier. Conception des éclairages: Tristan-Olivier Breiding. Conception vidéo et sonore: Simon Riverin. Intégrateur sonore: Timon Vandroux. Avec Catherine Boivin, Penande Estime, Staloff Tropfort et Xavier Watso. Un spectacle des Productions Menuentakuan présenté au Théâtre aux Écuries du 10 au 21 février 2026.
Les échanges épistolaires peuvent produire d’excellents spectacles, comme on a pu le constater, il n’y a pas si longtemps, avec Je t’écris un soir de bel orage, basé sur la liaison entre Maria Casarès et Albert Camus, mis en scène par Maxime Carbonneau. Wòch, de l’Innue Natasha Kanapé Fontaine et de l’Haïtien Samuel Suffren, nage dans des eaux pareillement intranquilles.
Dans ce spectacle, toutefois, le tumulte ne naît pas de cœurs battant à l’unisson, mais bien du désalignement des âmes, en d’autres mots ici, du colonialisme. De l’imposition du pouvoir de quelques-uns sur ceux et celles beaucoup plus nombreux qui en souffrent. Partout où l’on pose notre regard, on en voit encore les traces qui se perdent dans la nuit des temps. À Haïti comme au Canada, il y avait et il y a toujours des exploiteurs versus des opprimés, des fusils face au peuple ciblé. Comme il est si bien dit dans ce texte: « une balle n’est jamais perdue ». Elle a été fabriquée et utilisée pour tuer.
Woch © Kevin Calixte
Les missives de Samuel Suffren (ce patronyme qui veut justement dire en espagnol « souffrent ») sont éloquentes et émouvantes. Le cinéaste vise droit au cœur de la tragédie haïtienne, soit un pays en proie à la violence des gangs dont la soif de pouvoir reste insatiable à ce jour. Il décrit avec un vocabulaire précis la vie à Port-au-Prince sous les balles : le désarroi et la résignation de celles et ceux qui tentent de travailler, de se nourrir, de se protéger et, parfois, de danser. Les répliques qu’il a écrites ne font donc pas que blesser les oreilles chastes ; elles montrent que ce peuple a toujours résisté et qu’il continue de le faire, notamment grâce aux arts.
Natasha Kanapé Fontaine pourrait en dire pareillement. Si la colonisation française a été vaincue en Haïti, mais à quel prix direz-vous ?, la colonisation québécoise au détriment des Premières Nations n’a pas fini ici d’exercer un contrôle pernicieux sur les descendants des premiers habitants du territoire. Les Nationaleux identitaires ont beau jouer les victimes de nos jours, ils et elles ne connaissent rien de l’exclusion et de l’ostracisme silencieux dont sont toujours affectés les membres des premiers arrivants. Certes, les défenseur∙es de la langue et de la culture québécoise ont su résister aux tentatives d’assimilation. Mais à quel prix pour nos voisins des 11 nations autochtones et du peuple inuit, encore sous le joug des anglophones et des francophones de ce pays, qu’on l’admette ou non.
Woch © Kevin Calixte
Mais Kanapé Fontaine et Suffren ne vivent pas dans le passé. C’est l’indifférence et la négligence actuelles qu’elle et il dénoncent dans une langue à la fois crue et poétique. Même si, lors de la première, l’interprétation s’avérait inégale par moments — ce qui devrait disparaître au fil des représentations —, leur mise en scène inventive et dynamique fait oublier qu’à la base il s’agit d’un échange de lettres entre deux âmes qui se sont reconnues. Avec des bouts de chandelles, des costumes originaux et des draps blancs, parce que les arts vivants restent sous-subventionnés chez nous, le duo crée un ensemble cohérent avec ses respirations et ses temps forts placés aux bons endroits.
Ce beau spectacle engagé, comme il ne s’en fait plus beaucoup d’aussi authentique, prend toute sa place dans un espace-temps noyé par les dictatures et la jungle des plus forts. Ces artistes courageux ne le diront jamais assez: prenez ce miroir et demandez-vous ce qui a été fait et ce que vous pouvez changer aujourd’hui et demain. On est toujours les colonisés d’un autre, mais certain∙es infiniment plus que d’autres.
Wòch
Texte et mise en scène: Natasha Kanapé Fontaine et Samuel Suffren. Assistante à la mise en scène et régie: Joëlle Gagnon. Assistant à la dramaturgie: Xavier Huard. Direction de production: Mélisande Goux. Direction technique: Nicolas Jalbert. Idéation et réalisation de costumes: David Charlier. Conception des éclairages: Tristan-Olivier Breiding. Conception vidéo et sonore: Simon Riverin. Intégrateur sonore: Timon Vandroux. Avec Catherine Boivin, Penande Estime, Staloff Tropfort et Xavier Watso. Un spectacle des Productions Menuentakuan présenté au Théâtre aux Écuries du 10 au 21 février 2026.