Carmen, Requiem est la première création de la jeune compagnie La pièce du fond. Le spectacle porte les fragilités, les déséquilibres et parfois les hésitations propres à une œuvre en recherche. Des vulnérabilités qui n’annulent pas l’intérêt de la proposition.
Croisant les perspectives de la nouvelle de Prosper Mérimée et de l’opéra de Bizet, cette Carmen commence après la mort de son héroïne. La posture dramaturgique est d’emblée claire et pertinente: le spectacle s’ouvre sur ses funérailles. Ce choix du recul — regarder Carmen depuis l’après-coup — permet de déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement de rejouer le drame, mais d’en examiner les mécanismes, les discours et les responsabilités. Ses proches prennent la parole, évoquent la défunte, reconstruisent les événements qui ont mené au féminicide. Si cela s’apparente à un rituel, cette forme en contient aussi d’autres : elle puise dans les codes d’un procès où l’on dissèque les faits, et elle évoque un cercle de parole, ou un cercle de mémoire collective, voire un cercle de guérison.
D’autant que nous sommes ici dans une scénographie bifrontale et circulaire. Le public est disposé de part et d’autre de l’aire de jeu, tantôt dans la position du juge, tantôt celle de témoin, et les prises de parole au micro — moments les plus forts de l’écriture — s’inscrivent dans ce rituel qui peut aussi faire penser à une enquête.

© Maxim Paré Fortin
Autre idée forte : Carmen n’apparaît jamais en chair et en os. Elle est présente par une voix, préenregistrée, venue d’un ailleurs indéfini. Une voix fantomatique, surplombante, qui hante la cérémonie et rappelle sans cesse l’absence autour de laquelle tout gravite. Le choix est simple, sobre, et fonctionne : Carmen devient une figure mémorielle plutôt qu’un personnage à incarner.
Dramaturgiquement, toutefois, le dispositif peine à se maintenir avec la même rigueur tout au long du spectacle. La structure funérailles-procès, pourtant riche et stimulante, est régulièrement abandonnée au profit de scènes de flashbacks plus conventionnelles. Ces scènes, souvent moins finement écrites, rompent la tension instaurée par les monologues et affaiblissent la progression dramatique. C’est d’autant plus regrettable que l’espace et la disposition du public invitaient à une radicalité plus assumée.

© Maxim Paré Fortin
Un déséquilibre similaire apparaît dans la distribution des points de vue. Les monologues les plus développés, les plus incarnés, sont ceux de l’assassin et de sa sœur. Les deux amies de Carmen, quant à elles, remplissent surtout une fonction narrative : elles racontent les faits, soutiennent Carmen, mais sans jamais lui offrir une défense véritablement étoffée. Leur parole, parfois appauvrie par des répliques aux accents adolescents, peine à construire une image complexe de Carmen. Faut-il y voir une critique implicite — celle d’une société où les discours qui dénigrent les femmes triomphent plus facilement que ceux qui les défendent ? Peut-être. La question est à méditer.
Enfin, la contemporanéisation de l’œuvre reste incomplète. Le langage est actuel, la plupart du temps dépouillé de lyrisme, mais certaines fonctions héritées de Bizet et de Mérimée — toréador, soldats — subsistent sans véritable ancrage. Dans un univers qui a beaucoup évacué l’Andalousie, la culture gitane et le folklore, ces vestiges apparaissent comme des incohérences dramaturgiques plus que comme des clins d’œil signifiants.
Malgré ces réserves, Carmen, Requiem propose un geste sincère et réfléchi. Sa meilleure idée — faire de la mort de Carmen le point de départ d’un rituel de parole et de mémoire — ouvre des pistes prometteuses. On y perçoit une pensée scénique en train de se chercher, d’explorer, de prendre forme. Et c’est peut-être là, dans cette recherche encore inégale mais habitée, que réside l’intérêt véritable de cette première création.
Texte : Jacinthe Bellemare, Renaud Soublière et Lea St-Pierre. Mise en scène : Jacinthe Bellemare. Idéation : Jacinthe Bellemare, Daphnée Bérubé, Renaud Soublière et Lea St-Pierre. Assistance à la mise en scène et régie : Roxanne Gallant. Scénographie et accessoires : Amélie Marchand. Lumières : Joëlle Leblanc. Conception sonore et sonorisation : Gabrielle Couillard. Conception et direction musicale : Jean-Frédéric Hénault-Rondeau. Costumes : Estelle Charron. Conseil au mouvement : Brianna Lombardo. Répétiteur musical : Simon Riendeau. Direction de production : Mathilde Boudreau. Direction technique : Charlie Dubois. Stagiaire : Jules G. Even. Mentorat : La Messe Basse. Conseil dramaturgique : Dany Boudreault. Avec Claude Despins, Laurence Gagné-Frégeau, Alexis Gauthier, Nathalie Mallette, Carla Mezquita Honhon, Joey Perron, Steven Lee Potvin, Renaud Soublière, Lea St-Pierre et la voix de Célia Gouin-Arsenault. Une production de La Pièce du Fond présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 28 février 2026.
Carmen, Requiem est la première création de la jeune compagnie La pièce du fond. Le spectacle porte les fragilités, les déséquilibres et parfois les hésitations propres à une œuvre en recherche. Des vulnérabilités qui n’annulent pas l’intérêt de la proposition.
Croisant les perspectives de la nouvelle de Prosper Mérimée et de l’opéra de Bizet, cette Carmen commence après la mort de son héroïne. La posture dramaturgique est d’emblée claire et pertinente: le spectacle s’ouvre sur ses funérailles. Ce choix du recul — regarder Carmen depuis l’après-coup — permet de déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement de rejouer le drame, mais d’en examiner les mécanismes, les discours et les responsabilités. Ses proches prennent la parole, évoquent la défunte, reconstruisent les événements qui ont mené au féminicide. Si cela s’apparente à un rituel, cette forme en contient aussi d’autres : elle puise dans les codes d’un procès où l’on dissèque les faits, et elle évoque un cercle de parole, ou un cercle de mémoire collective, voire un cercle de guérison.
D’autant que nous sommes ici dans une scénographie bifrontale et circulaire. Le public est disposé de part et d’autre de l’aire de jeu, tantôt dans la position du juge, tantôt celle de témoin, et les prises de parole au micro — moments les plus forts de l’écriture — s’inscrivent dans ce rituel qui peut aussi faire penser à une enquête.
© Maxim Paré Fortin
Autre idée forte : Carmen n’apparaît jamais en chair et en os. Elle est présente par une voix, préenregistrée, venue d’un ailleurs indéfini. Une voix fantomatique, surplombante, qui hante la cérémonie et rappelle sans cesse l’absence autour de laquelle tout gravite. Le choix est simple, sobre, et fonctionne : Carmen devient une figure mémorielle plutôt qu’un personnage à incarner.
Dramaturgiquement, toutefois, le dispositif peine à se maintenir avec la même rigueur tout au long du spectacle. La structure funérailles-procès, pourtant riche et stimulante, est régulièrement abandonnée au profit de scènes de flashbacks plus conventionnelles. Ces scènes, souvent moins finement écrites, rompent la tension instaurée par les monologues et affaiblissent la progression dramatique. C’est d’autant plus regrettable que l’espace et la disposition du public invitaient à une radicalité plus assumée.
© Maxim Paré Fortin
Un déséquilibre similaire apparaît dans la distribution des points de vue. Les monologues les plus développés, les plus incarnés, sont ceux de l’assassin et de sa sœur. Les deux amies de Carmen, quant à elles, remplissent surtout une fonction narrative : elles racontent les faits, soutiennent Carmen, mais sans jamais lui offrir une défense véritablement étoffée. Leur parole, parfois appauvrie par des répliques aux accents adolescents, peine à construire une image complexe de Carmen. Faut-il y voir une critique implicite — celle d’une société où les discours qui dénigrent les femmes triomphent plus facilement que ceux qui les défendent ? Peut-être. La question est à méditer.
Enfin, la contemporanéisation de l’œuvre reste incomplète. Le langage est actuel, la plupart du temps dépouillé de lyrisme, mais certaines fonctions héritées de Bizet et de Mérimée — toréador, soldats — subsistent sans véritable ancrage. Dans un univers qui a beaucoup évacué l’Andalousie, la culture gitane et le folklore, ces vestiges apparaissent comme des incohérences dramaturgiques plus que comme des clins d’œil signifiants.
Malgré ces réserves, Carmen, Requiem propose un geste sincère et réfléchi. Sa meilleure idée — faire de la mort de Carmen le point de départ d’un rituel de parole et de mémoire — ouvre des pistes prometteuses. On y perçoit une pensée scénique en train de se chercher, d’explorer, de prendre forme. Et c’est peut-être là, dans cette recherche encore inégale mais habitée, que réside l’intérêt véritable de cette première création.
Carmen, Requiem
Texte : Jacinthe Bellemare, Renaud Soublière et Lea St-Pierre. Mise en scène : Jacinthe Bellemare. Idéation : Jacinthe Bellemare, Daphnée Bérubé, Renaud Soublière et Lea St-Pierre. Assistance à la mise en scène et régie : Roxanne Gallant. Scénographie et accessoires : Amélie Marchand. Lumières : Joëlle Leblanc. Conception sonore et sonorisation : Gabrielle Couillard. Conception et direction musicale : Jean-Frédéric Hénault-Rondeau. Costumes : Estelle Charron. Conseil au mouvement : Brianna Lombardo. Répétiteur musical : Simon Riendeau. Direction de production : Mathilde Boudreau. Direction technique : Charlie Dubois. Stagiaire : Jules G. Even. Mentorat : La Messe Basse. Conseil dramaturgique : Dany Boudreault. Avec Claude Despins, Laurence Gagné-Frégeau, Alexis Gauthier, Nathalie Mallette, Carla Mezquita Honhon, Joey Perron, Steven Lee Potvin, Renaud Soublière, Lea St-Pierre et la voix de Célia Gouin-Arsenault. Une production de La Pièce du Fond présentée à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier jusqu’au 28 février 2026.