Critiques

Bouée : des paillettes in space

Vous souvenez-vous de ce temps où il nous suffisait d’un rouleau de papier de toilette vide, de papiers de construction multicolores, de colle et de quelques crayons Prismacolor pour fabriquer une fusée et partir explorer le cosmos? On se réfugiait facilement dans les étoiles, alors. C’est un peu de cette manière que l’on décolle du plancher des vaches avec Bouée.

Débarquant de Moncton, la compagnie Satellite Théâtre nous propose, avec ce texte chiac riche et vibrant signé par Céleste Godin, un voyage dans l’espace — mais surtout dans l’humain. La mise en scène de Marc-André Charron, inventive et précise, combine jeux d’objets, éclairages évocateurs et projections artisanales pour créer un univers à la fois fragile et cosmique. Bouée ne cherche pas à nous ramener à bon port : elle nous propulse. Attention. Cinq… quatre… trois… deux… un… Lift off.

En 1977, la sonde Voyager quittait la Terre avec, à son bord, un disque d’or destiné à d’éventuels êtres venus d’ailleurs. On y avait gravé des images, des sons, des fragments de ce que nous étions. Mais près d’un demi-siècle plus tard, que mettrions-nous sur ce disque? C’est la question qui traverse le spectacle. Par le biais de courtes vidéos, de paysages sonores et de témoignages, Bouée esquisse un portrait de l’humain contemporain : vulnérable, drôle, inquiet, infiniment seul face au vide sidéral.

© Emmanuel Albert

Alternant comédie physique et monologues intimes, les interprètes livrent leurs doutes et leurs espoirs face à la possibilité de ne pas être seuls dans l’univers. La langue de Godin, souple et chantante, oscille entre humour et gravité. Un chœur polymorphe — savants, cosmonautes, manipulateurs d’objets flottants — insuffle rythme et légèreté à ces quêtes existentielles.

La mécanique du spectacle apparaît toutefois rapidement : une succession de longs monologues. La musique d’ambiance, parfois trop présente, couvre par moments la finesse du texte et accentue une impression de répétition. Au cœur du parcours, le voyage s’étire. Pas au point de vouloir rentrer, mais assez pour que l’on se surprenne à demander : « Quand est-ce qu’on arrive? »

Le comédien Ludger Beaulieu (au centre) offre l’un des bons moments du spectacle © Emmanuel Albert

Puis survient un moment suspendu. Ludger Beaulieu entre avec son enregistreuse portative et son micro. D’une politesse presque désarmante, il s’adresse à nous comme si nous étions ces étrangers venus d’ailleurs, nous tutoyant et nous vouvoyant tout à la fois, de peur de mal faire. Sa fragilité, mêlée d’appréhension, touche juste. La guitare qui accompagne son récit enveloppe la salle d’une douceur inattendue. Tout s’aligne alors — lumière, son, présence — comme des paillettes cousues les unes aux autres sur une même étoffe.

Que reste-t-il au retour sur Terre? Une impression de beauté persistante. La sensation que, malgré l’immensité, nous continuons à tendre l’oreille vers l’autre. Bouée ne propose pas de réponses définitives. Elle rappelle simplement que, même perdus dans le vaste univers, nous cherchons encore quelqu’un pour nous entendre — comme lorsque, enfants, nous envoyions nos fusées de carton vers les étoiles.

 

Bouée

Texte : Céleste Godin. Mise en scène et direction artistique : Marc-André Charron. Assistance à la mise en scène : Cassidy Gaudet. Interprétation : Ludger Beaulieu, Florence Brunet, Philip André Collette, Franziska Glen, Katrine Noël, Carlo Weka. Scénographie : John Doucet. Conception costumes et accessoires : Katia Talbot. Conception lumière Claire Seyller et Hyacinthe Raimbault. Composition : Xavier Richard et Katrine Noël. Conception vidéo et projections : Angie Richard. Direction technique : Xavier Richard. Productrice : Mylène Després. Production Satellite Théâtre avec la collaboration du Théâtre français du Centre national des Arts, présenté à l’Espace Libre du 13 au 21 février 2026.

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.