Critiques

Entre seuils et fenêtres, À toi pour toujours ta Marie-Lou vu par Henri Chassé

Michel Charette dans le rôle de Léopold et Rose-Anne Déry interprétant Carmen © Danny Taillon

NDLR : La représentation à laquelle nous avons assisté au Théâtre du Rideau Vert a été interrompue en raison du malaise d’une spectatrice, à seulement quelques minutes de la fin du spectacle. La critique qui suit repose sur cette représentation, néanmoins suffisamment complète pour analyser la mise en scène et la partition dramatique.

À toi pour toujours, ta Marilou n’est pas seulement un jalon du répertoire de Michel Tremblay : c’est l’une des pièces où il a le mieux affiné une structure musicale dans laquelle  deux temporalités se superposent, s’entrelacent, se répondent et se heurtent. Tremblay y concentre tout : misère sociale, passions refoulées, colère et désespoir. Au Rideau Vert, la mise en scène d’Henri Chassé assume avec netteté cette structure musicale serrée.

La cuisine de Marie-Louise et Léopold contient dans ses murs poussiéreux et brunis une métaphore de leur monde sclérosé. Dans ce décor qui sent la naphtaline, les personnages sont mythiques. On les retrouve comme on se rappelle de vieux membres de la famille. En 1961, Léopold est aliéné par le travail à l’usine et noyé dans l’alcool. Marie-Louise est prisonnière de sa vie de mère et de ménagère. Dix ans plus tard, leurs filles portent encore les traces de ces tensions : Manon coincée dans les mêmes carcans que ses parents; Carmen en fuite, grisée par les bars et la chanson.

Au fil du temps, tout oppose le couple formé par Marie-Louise (Madeleine Péloquin) et Léopold (Michel Charette). À l’arrière-plan, leurs filles Manon (Catherine Paquin-Béchard) et Carmen (Rose-Anne Déry) © Danny Taillon

Dès les premiers instants, la mise en scène de Chassé impose un rythme constant, fidèle aux échanges et aux répétitions du texte de Tremblay et porté par une grande admiration pour la mécanique textuelle de l’auteur — la précision des répliques, la pulsation des lignes, la façon dont les voix se rejoignent, se heurtent, se répètent. Le tout servi par des interprètes précis et brillants : Michel Charette, Madeleine Peloquin, Rose-Anne Déry et Catherine Paquin-Béchard.

Mais ce parti pris de constance rythmique, admirablement respectueux de la métrique de Tremblay, finit par interroger. La pièce, tragédie domestique, appelle une montée progressive vers le paroxysme : colère, désespoir et répétition des conflits devraient s’intensifier davantage, à la manière des stichomythies grecques où le dialogue rapide amplifie la tension. Chez Chassé, l’enchevêtrement des temporalités reste, à nos yeux, trop uniformément soutenu : les disputes de Léopold et Marie-Louise et les réminiscences de Manon et Carmen se superposent sans crescendo marqué. Le sentiment de fatalité, cœur tragique du texte, s’en trouve légèrement atténué, alors que la mécanique familiale, sociale et psychologique aurait dû inexorablement mener vers l’inévitable.

Naturalisme ou élan métaphorique ?

Impossible de penser à cette pièce sans convoquer son histoire sur scène : la création mythique de 1971 par André Brassard au Théâtre de Quat’Sous, avec Hélène Loiselle et Lionel Villeneuve, ou la version plus récente de Gill Champagne, à la fois symbolique et métaphorique, où l’eau et les cierges transfiguraient la cuisine en un espace onirique du naufrage familial. Face à ce souvenir marquant, la lecture plus réaliste de Chassé peut sembler un brin terne.

Mais, même en choisissant la densité du concret, Chassé parvient à faire surgir du texte une profondeur symbolique dans la scénographie de Loïc Lacroix Hoy. L’espace principal — la cuisine — concentre l’emprisonnement, les conflits et la misère matérielle et psychologique. Mais, à travers les fenêtres et les portes, que les personnages franchissent pour mettre souvent le pied dehors, est symbolisée la quête d’un autre horizon possible. L’esquisse d’un possible espace d’émancipation et de respiration.

Manon (Catherine Paquin-Béchard) au seuil de la porte menant sur le balcon de l’appartement familial. © Danny Taillon

Les spectateur·trices peuvent y projeter à loisir un spectre d’interprétations. Ce balcon en arrière-scène est assurément celui des premiers pas de Carmen vers la rue et la musique. Léopold et Marie-Louise, en ouvrant à répétition cette porte pour toujours la refermer, ne sortent peut-être qu’à moitié, restant sur le seuil du balcon. Le contraste est saisissant : certains peuvent échapper au carcan familial et social, d’autres sont irrémédiablement pris dans ses filets. Ce dehors, comme promesse et comme limite, est le symbole le plus puissant de la mise en scène, unissant réalisme concret et portée symbolique.

La version de Chassé est ainsi à la fois respectueuse, un peu sage, et intellectuellement stimulante. Elle privilégie le texte, la musicalité des lignes et l’exigence du rythme, tout en ouvrant un espace de symbolique discret, mais efficace, grâce à l’usage des seuils et des fenêtres. Une lecture réaliste, mais qui n’en demeure pas moins puissante et révélatrice, à la hauteur du texte fondateur.

À toi, pour toujours, ta Marie-Lou

La pièce est à l’affiche du Théâtre du Rideau Vert jusqu’au 28 février.  Texte de Michel Tremblay. Mise en scène Henri Chassé. Assistance à la mise en scène : Jean Gaudreau. Décors : Loïc Lacroix Hoy. Costumes : Cynthia St-Gelais. Éclairages : Lucie Bazzo. Accessoires : Karine Cusson. Musique : Jean Gaudreau. Maquillages et coiffures : Sylvie Rolland Provost. Avec Michel Charette, Madeleine Peloquin, Rose-Anne Déry et Catherine Paquin-Béchard.

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.