Critiques

Paradisum : (Re)naître en apesanteur

Dès les premières minutes de Paradisum, on a l’impression d’assister à la genèse d’un monde. Quelque chose de grandiose, de sacré, se déploie sous nos yeux, comme une lointaine réécriture du Sacre du printemps d’Igor Stravinski, transposée ici dans un langage mêlant danse contemporaine et cirque.

Avec Paradisum, le chorégraphe et metteur en scène Bence Vági signe son quatrième spectacle de danse-cirque avec la compagnie Recirquel Cirque Danse, qu’il a fondée. Après avoir exploré l’appartenance à la terre natale (My Land), la puissance de l’amour (Solus Amor) et l’urgence d’une prière avant la catastrophe (IMA – Prière), le créateur hongrois choisit cette fois de s’interroger sur ce qui subsiste après la destruction. Que reste-t-il après la fin du monde ?

Porté par six danseurs-athlètes au sommet de leur art, le spectacle se compose d’une suite de numéros circassiens somme toute assez classiques : mât incliné, sangles aériennes, équilibre sur cannes, cerceau aérien et jonglerie sur échelle. Chaque discipline est exécutée avec une maîtrise indéniable, sans toutefois chercher à provoquer le vertige ou l’exploit spectaculaire. Ces performances sont ponctuées de séquences de danse contemporaine où les interprètes démontrent une remarquable polyvalence, passant avec aisance du cirque à la danse.

Une scène de cerceau aérien de Paradisum © Mark Dawson

L’atmosphère proposée est sombre, hypnotique. Le rythme, lent et soutenu, installe une fable en clair-obscur dans laquelle on se laisse doucement absorber. Plus objet de contemplation que générateur d’émotions vives, Paradisum impose une temporalité qui frôle parfois la torpeur. La musique originale de Edina Szirtes, elle aussi très étirée, fait naître l’attente d’une rupture de cadence. Celle-ci ne survient qu’à la fin, dans un puissant et réjouissant numéro de percussions tribales, exécuté à cinq. Ce moment collectif, vibrant et incarné, vient enfin rompre la succession de solos et fait un bien fou.

La scénographie joue un rôle central dans la réussite du spectacle. Un immense tissu, déployé du plafond jusqu’au sol, devient tour à tour terre originelle, grotte inquiétante ou matrice vivante. Combiné aux superbes éclairages d’Attila Lenzsér, ce dispositif met en lumière la magnificence des corps en tension des interprètes. Tantôt herculéens et puissants, tantôt fragiles et vulnérables, ils apparaissent et disparaissent avec une grâce saisissante. Le numéro d’équilibre sur cannes de la contorsionniste Kateryna Larina marque particulièrement les esprits : son corps y perd presque sa forme humaine pour se transformer en une créature évoquant un insecte géant, à la fois troublant et fascinant.

La rencontre entre danse contemporaine et cirque fonctionne ici avec efficacité. Sans chercher à renouveler le genre circassien, Paradisum séduit par l’engagement physique et l’investissement émotionnel de ses interprètes. Malgré sa noirceur et sa lenteur assumées, le spectacle laisse entrevoir une lueur persistante : même après une catastrophe qui obligerait à tout recommencer, la lumière, elle, ne disparaît jamais tout à fait.

Paradisum

Chorégraphie et mise en scène :  Bence Vàgi. Interprété par Efraim Demissie, Ádám Fehér, Evhen Havrylenko, Kateryna Larina, Andreï Maslov et Ivett Ignàcz. Musique : Edina Szirtes. Scénographie : Bence Vági. Concepteur visuel associé, costumier : Emese Kasza. Assistante costumière : Alexandra Pàlos. Son : Gábor Terjék. Éclairage : Attila Lenzsér. Co-chorégraphes :  Zita Horvàth, Renátó Illés, Gábor Zsíros. Équipe créative :  Nándor Holp, Aliz Schlecht, Kristóf Várnagy. Directeur technique, spécialiste du vol : Tamás Vladar. Directrice de production :  Zsófia Szabó. Une création de Recirquel Cirque Danse présenté à la Tohu du 5 au 8 février 2026.

 

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.