Glissant glissant n’attend pas que le théâtre commence pour nous rappeler qu’il est du théâtre. D’emblée, tout est là: le programme lu à voix haute, l’adresse directe au public, l’absence de quatrième mur, les ficelles exhibées avec un plaisir contagieux. Le spectacle de François Ruel-Côté, mis en scène par Cédrik Lapratte-Roy, avance ainsi à découvert, comme s’il voulait maximiser, avec presque rien tous les possibles de la scène. Sans costumière ni scénographe, les artistes doivent se débrouiller sans accessoires ni décor, mise à part une petite estrade, quelques chaises et accessoires. Or cette pauvreté de moyens, loin d’être un frein, devient ici un moteur. C’est même l’un des ressorts les plus féconds d’une proposition qui transforme ses conditions précaires de fabrication en matière comique, dramaturgique et politique.
Présenté comme une grande messe cathartique destinée à réfléchir au sens de la vie, ce troisième volet de la Trilogie du Glissant fait rapidement déraper sa cérémonie. L’irruption d’une présence extraterrestre, puis celle d’un grand reset piloté par une machine aux allures de divinité bureaucratique, pousse le spectacle du côté d’une satire techno-spirituelle franchement déjantée. Il y a là une couche d’absurde assumée, parfois très épaisse, mais qui ne fait jamais perdre le fil. C’est l’une des forces de Glissant glissant : aussi libre semble-t-il, le spectacle sait toujours où il va.

Dans Glissant glissant, le public est intégré à la mécanique du spectacle, qui transforme la précarité scénique en terrain de jeu comique. © Maryse Boyce
Et il y va en riant fort. Très fort. Rarement aura-t-on vu dernièrement une mécanique comique si bien huilée dans un spectacle pourtant construit sur l’impression du dérapage, du ratage et de l’improvisation permanente. Du reste, les transitions sont très travaillés, le rythme ne relâche presque jamais, et les interprètes (Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabot-Fontaine, Cédrik Lapratte-Roy, Laurence Laprise et Olivier Morin) font preuve d’un timing remarquable. Olivier Morin, qui nous offre ces jours-ci une mise en scène des plus réussies avec Nomme-moé présenté à l’Espace Go, déploie ici un sens humoristique imperturbable et ajoute sa griffe inimitable, tandis que François Ruel-Côté imprime au spectacle sa couleur la plus mordante: autodérision, régionalisme, goût du ridicule et de l’ironie, attaques obliques contre la bêtise ambiante. On ne serait pas surpris que certaines répliques survivent à la production et se mettent à circuler.

Olivier Morin et François Ruel-Côté, complices au cœur d’un jeu qui cultive l’art du décalage et de la riposte comique © Maryse Boyce
Cette jubilation n’a pourtant rien d’innocent. Car derrière le rire, Glissant glissant laisse percer un rire jaune, celui d’un milieu à bout de souffle. Le spectacle parle de création, oui, mais surtout de création sous pression: manque d’argent, fatigue, auto-exploitation, grandeur et misère de l’artiste, narcissisme aussi, qu’il égratigne au passage sans lourdeur morale. En intégrant le sous-financement à même la dramaturgie, la pièce ne se contente pas de commenter la crise culturelle; elle la met en jeu, la retourne contre elle-même, en fait un matériau de cabotinage rageur.
Cette veine satirique s’étend d’ailleurs bien au-delà du milieu théâtral. Glissant glissant aligne les pointes contre l’actualité politique, le fameux « on peut pu rien dire », les déboires technocratiques à la SAAQclic, le 3e lien, les risques liés à l’IA, ou les rêves de grandeur économique version Northvolt, sans jamais se figer en revue d’actualité. Il se paie aussi quelques détours du côté des spectacles édifiants, des shows de police télévisuels et d’un certain kitsch spirituel ou new wave, toujours avec cette manière très québécoise de faire passer la critique par la niaiserie savamment construite.

À l’avant-plan, Simon Beaulé-Bulman et Anne-Marie Binette propulsent la scène dans un chaos savamment orchestré © Maryse Boyce
C’est peut-être là que le spectacle touche le plus juste. Sous ses dehors de farce participative, très physique, chorégraphique par moments, il défend sans en avoir l’air une idée du théâtre comme lieu de communauté fragile, bricolée, vivante. Un lieu où l’on peut encore rire ensemble de ce qui nous écrase. Vaut mieux en rire qu’en pleurer, dit en substance Glissant glissant. Encore faut-il savoir rire avec autant de précision.
Texte de François Ruel-Côté, mise en scène de Cédrik Lapratte-Roy, avec l’assistance de Félix Chabot-Fontaine. Interprétation: Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabot-Fontaine, Cédrik Lapratte-Roy, Laurence Laprise et Olivier Morin. Lumière : Joëlle LeBlanc; Conception sonore : Marie-Frédérique Gravel; Conception vidéo: Vincent Ruel-Côté ; Mouvement : Natacha Filiatrault; Collaboration à l’idéation : Olivia Pia Audet et Elisabeth Coulon-Lafleur. Production : Théâtre La moindre des choses. Spectacle présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dans la salle Jean-Claude-Germain, du 10 mars au 2 avril 2026. En reprise du 17 au 27 mars 2027 chez Duceppe.
Glissant glissant n’attend pas que le théâtre commence pour nous rappeler qu’il est du théâtre. D’emblée, tout est là: le programme lu à voix haute, l’adresse directe au public, l’absence de quatrième mur, les ficelles exhibées avec un plaisir contagieux. Le spectacle de François Ruel-Côté, mis en scène par Cédrik Lapratte-Roy, avance ainsi à découvert, comme s’il voulait maximiser, avec presque rien tous les possibles de la scène. Sans costumière ni scénographe, les artistes doivent se débrouiller sans accessoires ni décor, mise à part une petite estrade, quelques chaises et accessoires. Or cette pauvreté de moyens, loin d’être un frein, devient ici un moteur. C’est même l’un des ressorts les plus féconds d’une proposition qui transforme ses conditions précaires de fabrication en matière comique, dramaturgique et politique.
Présenté comme une grande messe cathartique destinée à réfléchir au sens de la vie, ce troisième volet de la Trilogie du Glissant fait rapidement déraper sa cérémonie. L’irruption d’une présence extraterrestre, puis celle d’un grand reset piloté par une machine aux allures de divinité bureaucratique, pousse le spectacle du côté d’une satire techno-spirituelle franchement déjantée. Il y a là une couche d’absurde assumée, parfois très épaisse, mais qui ne fait jamais perdre le fil. C’est l’une des forces de Glissant glissant : aussi libre semble-t-il, le spectacle sait toujours où il va.
Dans Glissant glissant, le public est intégré à la mécanique du spectacle, qui transforme la précarité scénique en terrain de jeu comique. © Maryse Boyce
Et il y va en riant fort. Très fort. Rarement aura-t-on vu dernièrement une mécanique comique si bien huilée dans un spectacle pourtant construit sur l’impression du dérapage, du ratage et de l’improvisation permanente. Du reste, les transitions sont très travaillés, le rythme ne relâche presque jamais, et les interprètes (Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabot-Fontaine, Cédrik Lapratte-Roy, Laurence Laprise et Olivier Morin) font preuve d’un timing remarquable. Olivier Morin, qui nous offre ces jours-ci une mise en scène des plus réussies avec Nomme-moé présenté à l’Espace Go, déploie ici un sens humoristique imperturbable et ajoute sa griffe inimitable, tandis que François Ruel-Côté imprime au spectacle sa couleur la plus mordante: autodérision, régionalisme, goût du ridicule et de l’ironie, attaques obliques contre la bêtise ambiante. On ne serait pas surpris que certaines répliques survivent à la production et se mettent à circuler.
Olivier Morin et François Ruel-Côté, complices au cœur d’un jeu qui cultive l’art du décalage et de la riposte comique © Maryse Boyce
Cette jubilation n’a pourtant rien d’innocent. Car derrière le rire, Glissant glissant laisse percer un rire jaune, celui d’un milieu à bout de souffle. Le spectacle parle de création, oui, mais surtout de création sous pression: manque d’argent, fatigue, auto-exploitation, grandeur et misère de l’artiste, narcissisme aussi, qu’il égratigne au passage sans lourdeur morale. En intégrant le sous-financement à même la dramaturgie, la pièce ne se contente pas de commenter la crise culturelle; elle la met en jeu, la retourne contre elle-même, en fait un matériau de cabotinage rageur.
Cette veine satirique s’étend d’ailleurs bien au-delà du milieu théâtral. Glissant glissant aligne les pointes contre l’actualité politique, le fameux « on peut pu rien dire », les déboires technocratiques à la SAAQclic, le 3e lien, les risques liés à l’IA, ou les rêves de grandeur économique version Northvolt, sans jamais se figer en revue d’actualité. Il se paie aussi quelques détours du côté des spectacles édifiants, des shows de police télévisuels et d’un certain kitsch spirituel ou new wave, toujours avec cette manière très québécoise de faire passer la critique par la niaiserie savamment construite.
À l’avant-plan, Simon Beaulé-Bulman et Anne-Marie Binette propulsent la scène dans un chaos savamment orchestré © Maryse Boyce
C’est peut-être là que le spectacle touche le plus juste. Sous ses dehors de farce participative, très physique, chorégraphique par moments, il défend sans en avoir l’air une idée du théâtre comme lieu de communauté fragile, bricolée, vivante. Un lieu où l’on peut encore rire ensemble de ce qui nous écrase. Vaut mieux en rire qu’en pleurer, dit en substance Glissant glissant. Encore faut-il savoir rire avec autant de précision.
Glissant glissant
Texte de François Ruel-Côté, mise en scène de Cédrik Lapratte-Roy, avec l’assistance de Félix Chabot-Fontaine. Interprétation: Simon Beaulé-Bulman, Anne-Marie Binette, Félix Chabot-Fontaine, Cédrik Lapratte-Roy, Laurence Laprise et Olivier Morin. Lumière : Joëlle LeBlanc; Conception sonore : Marie-Frédérique Gravel; Conception vidéo: Vincent Ruel-Côté ; Mouvement : Natacha Filiatrault; Collaboration à l’idéation : Olivia Pia Audet et Elisabeth Coulon-Lafleur. Production : Théâtre La moindre des choses. Spectacle présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, dans la salle Jean-Claude-Germain, du 10 mars au 2 avril 2026. En reprise du 17 au 27 mars 2027 chez Duceppe.