Critiques

Les Vulnérables : Julie Vincent, l’art fragile de dire

© Olivier Hardy

Il y a des actrices qui touchent immédiatement. Chaque mot dans leur bouche semble simple, mais porte une maîtrise du sens et une sensibilité à fleur de peau qui nous ouvre. On les écoute et l’on se dit qu’elles nous avaient manqué. Julie Vincent est de cette trempe.

Avec Les Vulnérables, dont elle signe aussi le texte, elle propose un dixième spectacle produit par la compagnie Singulier Pluriel, qu’elle a fondée en 2000 et qu’elle codirige aujourd’hui avec la metteure en scène Ximena Ferrer. Théâtre pauvre, empruntant à l’esthétique du théâtre de rue et du théâtre d’objet, la proposition nous entraîne dans un voyage épique qui traverse les frontières et le temps.

Surgissant d’entre les rideaux comme des conteurs de foire, Vic (Víctor Cuéllar) et Ju (Julie Vincent) donnent chair à une galerie de figures. © Olivier Hardy

Deux conteurs, Ju (Julie Vincent) et Vic (Víctor Cuéllar), entrent en scène pour raconter l’histoire d’un jeune artiste argentin arrivé à Montréal après avoir dû interner sa mère, une ancienne actrice devenue en partie amnésique. À la recherche d’une vieille comédienne qui aurait connu son père, il se lance dans une quête à la fois initiatique et mémorielle. Touffue et parfois un peu verbeuse, cette épopée mène le personnage de Buenos Aires aux bas-fonds du métro montréalais, dans une traversée du passé où se dévoile peu à peu la vérité sur ses origines.

Le texte, poétique et foisonnant, passe d’une époque à l’autre et d’un continent à l’autre. Des extraits de la poésie de Claude Gauvreau, magnifiquement déclamés, viennent ponctuer le récit et lui offrir de magnifiques reliefs. L’espagnol côtoie le français avec naturel. Pour ceux qui parlent « la lengua de Cervantes », l’expérience doit être particulièrement savoureuse; pour les autres, des surtitres permettent de suivre l’action sans difficulté.

Guillaume Champoux passe d’un personnage à l’autre avec une précision remarquable © Olivier Hardy

Trois comédiens absolument investis donnent vie à une galerie de personnages écorchés, évoqués à l’aide de costumes démodés sur cintres, de marottes ou de marionnettes à fils. Guillaume Champoux interprète presque la totalité des rôles secondaires, dont une sorte de chœur de vieux acteurs en soif de vers à apprendre. Il se révèle particulièrement impressionnant, donnant à chacun de ces personnages une présence précise et délicate. On peut toutefois s’interroger sur la pertinence d’une apparition — celle d’une artiste ukrainienne victime de la guerre — incarnée par une petite marionnette à fils. Dans un récit déjà dense, cette ligne narrative paraît moins nécessaire.

Mais ce spectacle appartient avant tout à Julie Vincent. Quel bonheur de la retrouver sur scène. Son jeu sensible et incarné, sa précision, son amour évident du public témoignent d’une générosité rare. On reçoit tout, et l’on en redemanderait encore.

Dans cet espace peuplé de costumes suspendus — comme autant de vies en attente d’être racontées — les interprètes Julie Vincent, Víctor Cuéllar et Guillaume Champoux font surgir une multitude de personnages avec presque rien. © Olivier Hardy

À la fin, lorsqu’elle brise une dernière fois le quatrième mur pour s’adresser directement à nous, après avoir incarné tour à tour une actrice argentine privée de mémoire et une vieille comédienne québécoise vivant dans la rue, elle redevient simplement elle-même. Elle nous confie alors, avec son corps fatigué et son œil qui lui joue des tours, qu’elle devra investir de sa poche pour continuer à créer. Le théâtre apparaît soudain pour ce qu’il est vraiment : un art fragile. Vulnérable.

Pour cet hommage à la parole vivante, à l’œuvre de Gauvreau et au théâtre lui-même, Les Vulnérables mérite amplement le détour vers l’est de la ville. Ne serait-ce que pour le bonheur de voir Julie Vincent sur scène — et d’espérer qu’en étant là, simplement, nous l’aidons à continuer de créer.

Les Vulnérables

Texte : Julie Vincent. Idéation : Michèle Laliberté et Julie Vincent. Mise en scène : Ximena Ferrer. Avec :  Guillaume Champoux, Víctor Cuéllar et Julie Vincent. Assistance à la mise en scène et régie : Cindy Gagné. Scénographie et accessoires : Michèle Laliberté. Assistance scénographie et accessoires : Clémence Archambault. Costumes : Erica Schmitz. Conception des objets marionnettiques : Paola Huitrón. Lumières, vidéo et direction technique : Rodolphe St-Arneault. Composition Musicale : Michel Smith. Conseil dramaturgique : Paul Lefebvre. Surtitrage : Philippe Chevalier. Direction de production : Margarita Herrera Domínguez. Traduction des extraits (espagnol) : Ximena Ferrer. Une production Singulier Pluriel, présenté à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 10 mars au 28 mars 2026.

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.