Critiques

Homo confortus : déflagration chorégraphique en terrain faussement calme

Vue d’ensemble du plateau. Alors que la conférencière (ici en rose) circule au milieu des homo Conforti, un même geste se répète, soulignant combien l’ironie et l’humour ne sont jamais absents de ce spectacle. © Stéphane Bourgeois

La chorégraphe Karine Ledoyen propose avec Homo Confortus une nouvelle création ambitieuse, tant dans le nombre d’interprètes sur scène (14),  que dans le propos et dans la forme que cela prend : une œuvre chorégraphique qui mêle joyeusement musique Live, prise de parole théâtrale, action performative autour d’une sorte de diorama vivant qui remettrait en scène la vie de l’Homo confortus, une civilisation disparue que des technologies récentes nous permettrait de réactiver devant nous ce soir, en 3026  !

Une guide conférencière va guider la représentation ou la visite ; tandis que l’on découvre ces individus, surgissant d’un long mur fait de matelas et de formes en mousse, alors qu’il s’écroule. Mais c’est en fait plus complexe que cela et donc bien plus intéressant. Ledoyen signe là une œuvre tout à la fois personnelle et communautaire, créée de manière collective, et qui, sous le prétexte d’une fable dystopique nous parle puissamment d’aujourd’hui et de comment il nous faut apprendre à vivre hors de notre confort, hors de l’individualisme, en nous adaptant à des situations que l’on ne comprend pas ou que l’on maîtrise pas. Et pour cela, elle fait appel à tout un univers de mousse, de matelas et autres surfaces molles, supposées amortir les chocs de cette mini société, que l’on observe comme dans une vitrine.

Au premier plan, Léa Ratycz-Légaré engage le corps dans une relation directe à la matière. Les éléments en mousse sont sans cesse manipulés, déplacés, soulevés, ils prennent des formes de roches qu’on se lance à la figure, voire de canons. Et les matelas reçoivent les chutes. © Stéphane Bourgeois

Du pop-corn, du musée et de la guerre

Dans l’espace dépouillé du plateau laissant la cage de scène nue (tapis blanc, un mur de mousses, un praticable au lointain jardin pour le musicien, un meuble en avant-scène à jardin avec un micro-onde et un micro dirigé vers lui), une porte s’ouvre, une diagonale de lumière apparaît qu’emprunte une jeune femme jusqu’au four où elle va faire gonfler une poche de pop-corn, tout en dévisageant le public fixement (on la retrouvera à plusieurs moments et surtout en fin de parcours). Obscurité, musique, prise de parole de la conférencière, puis écroulement du mur et apparition des « homo conforti ».

Dans une lumière saturée, le groupe avance comme un organisme unique, traversé de tensions internes où chaque trajectoire individuelle menace de rompre l’équilibre commun. © Stéphane Bourgeois

Il y a quelque chose de puissant dans cette manière d’enchâsser la représentation dans différentes mises en abyme qui sont autant de mise à distance du propos, que ce soit avec cette séquence de pop-corn mais aussi avec le musicien (Jorie Pednault à son meilleur) : dans les moments de tension, de chaos, on peut aussi se raccrocher au plaisir que l’on voit sur son visage à faire monter les nappes musicales, tantôt atmosphériques, tantôt dans un beat beaucoup plus électronique et rythmé qui nous emmène vers une danse presque de transe.

En rencontre après le spectacle, Ledoyen explique que projet est né à la fois de sa lecture de l’essai Homo confort (Le prix à payer d’une vie sans effort ni contrainte), de Stefano Boni, mais aussi de la volonté de pousser un peu plus loin la notion de création collective et d’adaptabilité des interprètes, en l’occurrence ici être sans cesse dans « un balancement entre ce qui est écrit, chorégraphié, et ce que l’on doit adapter à l’impondérable » :  par exemple ces « électrons libres » que sont toutes les mousses diverses employées sur scène qui constituent le principal élément scénique et qui ne seront jamais au même endroit d’une représentation à l’autre.

Le mur d’éléments en mousse s’écroule d’un côté sur le poids de la danseuse qui était jusque la seule en scène. Alors que de l’autre côté, les homo conforti surgissent, apparaissant en même temps que les mousses s’éparpillent © Stéphane Bourgeois

Le langage physique du spectacle est puissant tant dans l’énergie commune mise en place que dans sa forme même entre tension et relâchement, entre torsion et écroulement, mais en se maintenant toujours en mouvement. Des lignes de grâce subsistent un instant avant de s’écrouler. Les paroles de la conférencière résonnent parfaitement avec les gestes alors que se développe un propos scénique autour de la thématique de l’explosion : cette civilisation qui se serait habituée — pour s’adapter mieux—  à se créer des mini-inconforts ou des mini-dangers, en s’entrainant avec des explosions qui mettent en périls mouvements et déplacements ; d’où le besoin des mousses de protection.

L’équipe vient d’horizons divers (danse, cirque, performance) ce qui permet des énergies variées et ne contredit pas une belle homogénéité du groupe (vêtu de camaïeu de couleurs terre, que des lignes fluos vont parfois animer), dans des mouvements individuels ou en petits ensembles ou concernant tout le monde jusqu’à un emmêlement final, dans lequel interprètes et mousses s’amalgament, alors que la personne au pop-corn (qui les avait distribués au public, dans une voix marquée d’un accent de l’Est), se couvre de couvertures et tissus variés, disparaissant sous les étoffes, tout en soulignant des références moyen-orientales (voiles, jupons), et l’on peut reconnaître un tissu ukrainien qui vient recouvrir l’ensemble. La conférencière vient ficeler le tout, alors que la personne prend la parole et évoque cette explosion des pop-corn, cette pression irrépressible qui précède l’explosion, métaphore claire des situations d’implosion, de colère, de peur, qui nous ramènent brutalement à notre monde quotidien. Et alors que la lumière s’estompe, cette singulière silhouette ploie doucement, tombe et se relève, tombe et se relève….

En avant-plan, Meï Thongsoume s’abandonne à la mollesse protectrice des formes. Les accessoires en mousse ensevelissent souvent les individus après avoir servi d’amortissement à leur chute. © Stéphane Bourgeois

Homo confortus

Concept et chorégraphie : Karine Ledoyen en collaboration avec les artistes. Texte : Karine Ledoyen et Pascal Brullemans. Assistance à la mise en scène: Marie Nowack. Dramaturgie : Sophie Michaud et Pascal Brullemans. Scénographie : Laurie Carrier. Costumes : Marie McNicoll. Éclairage et direction technique : Mélany Bolduc. Musique : Jorie Pednault. Conseil artistique : Sophie Michaud. Direction d’interprètes : Fabien Piché. Avec Arnaud de Balanda, Aroussen Gros-Louis, Emma Walsh, Julia-Maude Cloutier, Léa Ratycz-Légaré, Lou Amsellem, Lila-Mae Talbot, Meï Thongsoume, Noémie F. Savoie, Phile Després, Sonia Montminy, Tetiana Kriuchkova et Théo Martin Lopez. Une production de DanseKparK avec La Rotonde, présentée à la salle Multi de Méduse les 19 et 20 mars 2026 dans le cadre de la programmation de la Rotonde.

Ludovic Fouquet

À propos de

Metteur en scène, comédien et théoricien du théâtre, il collabore à JEU depuis 1997. Il dirige des ateliers de vidéoscénique dans des universités et des écoles d’art ou de cirque, en France comme au Québec.