Une adaptation qui impressionne à bien des égards. Un courant d’air, un anniversaire, l’indécence du faste, des répliques qui détonnent. Et puis, soudain, le rythme bascule, s’emballe. Une scène muette portée par la musique, une projection, des dessins, des maquettes. Que notre joie demeure emprunte au cinéma sa grammaire sans lui abandonner ce que le théâtre seul peut faire : mettre des corps en danger, ou en tout cas plus vulnérables que jamais, en temps réel.
C’est à partir de cette tension formelle que Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais adaptent le roman à succès de Kev Lambert. Un pari très audacieux, tout autant réussi.
Anne Dorval prête ainsi ses traits à la fameuse Céline Wachowski, cette architecte de renommée mondiale devenue milliardaire. Ses bâtiments habillent Berlin, Tokyo, New York. Une série Netflix a fait d’elle une célébrité planétaire. Alors quand Montréal, sa ville, lui commande enfin un édifice majeur — le siège social d’une multinationale controversée —, elle accepte, convaincue de pouvoir faire primer l’art et ses valeurs. Ça ressemble à l’apothéose. Ce sera le début de la fin.

L’architecture s’impose comme langage scénique, entre maquettes, projections et discours, traversant les corps et les rapports de pouvoir. De gauche à droite : Marc-Antoine Sinibaldi, Russell Yuen, Hugo B. Lefort, Louise Cardinal, Anne Dorval, Zoé Tremblay-Bianco et Iannicko N’Doua. © Yves Renaud
Dans le Que notre joie demeure du duo Carbonneau-Dauphinais, la formule « mise en scène » semble presque insuffisante : on a comme cette impression familière d’assister à un spectacle monté, au sens cinématographique du terme. Certaines scènes deviennent en effet les séquences d’un film qui se déploie sous nos yeux. De la musique d’Antoine Bédard aux projections vidéo signées Félix Fradet-Faguy en passant par des dialogues qu’on devine sans les entendre confèrent au spectacle un rythme singulier, presque syncopé, qui maintient une urgence constante pendant près de trois heures. On est happés.
La pièce apparaît également comme un thriller. C’en est un. La mécanique de la chute de Céline Wachowski relève du genre, mais la pièce ne s’y enferme pas. En parallèle se joue un autre thriller, plus intime, plus cruel, celui des mensonges qu’on peut se raconter pour maintenir l’illusion de l’intégrité et des compromis. En incarnant les thèmes du roman (on peut citer la gentrification, les inégalités, le capitalisme, la violence de la domination des ultrariches et leur déconnexion au reste du monde), l’adaptation gagne à sa façon sa propre pertinence. De fait, ils résonnent dans les gestes, les regards.

Lorsque le monde se retourne contre elle, Céline Wachowski se retrouve isolée, figure centrale peu à peu mise à distance par l’opinion publique © Yves Renaud
L’œuvre est chorale et c’est l’une de ses autres forces. La grande Anne Dorval éblouit, bien sûr. Flanquée d’une perruque et d’une paire de lunettes qui lui donnent un air sévère, elle habite Céline Wachowski avec aplomb, passant de l’arrogance au désarroi au désabusement sans perdre l’énigme du personnage. Autour d’elle, une distribution tout aussi remarquable. Iannicko N’Doua, Philippe Cousineau, Macha Limonchik ou encore Zoe Tremblay-Bianco composent un monde cohérent, vivant, où chaque rôle, même secondaire, ajoute de la texture au portrait collectif que dresse la pièce.

Dans une fête mondaine au vernis impeccable, se déploie le prestige de Céline Wachowski, entre séduction, pouvoir et codes bien huilés d’un milieu en représentation. De gauche à droite : Marc-Antoine Sinibaldi, Dany Boudreault, Zoé Tremblay-Bianco, Iannicko N’Doua, Anne Dorval, Macha Limonchik, Russell Yuen et Philippe Cousineau.
Que notre joie demeure est drôle aussi, par moments. Cruellement drôle, comme seules les contradictions peuvent l’être. Cette coexistence de la légèreté et de l’implacable saisit. En tant que membre de l’auditoire, on n’est jamais ménagés. Ça fait un bien fou.
D’après le roman de Kev Lambert (Héliotrope). Adaptation et mise en scène: Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et La Messe basse. Distribution: Hugo B. Lefort, Philippe Cousineau, Marc-Antoine Sinibaldi, Dany Boudreault, Anne Dorval, Zoé Tremblay-Bianco, Louise Cardinal, Macha Limonchik, Russell Yuen, Iannicko N’doua, Mounia Zahzam. Assistance à la mise en scène et régie: Stéphanie Capistran‑Lalonde. Décor: Geneviève Lizotte. Costumes et coiffures: Marie Chantale Vaillancourt. Éclairages: Julie Basse. Musique: Antoine Bédard, Maquillages et coiffures: Justine Denoncourt‑Bélanger. Perruques: Denis Parent. Accessoires: Marie‑Ève Fortier. Vidéo et réalisation: Félix Fradet‑Faguy. Assistance aux costumes: Julia Metzger. Conseil au mouvement: Anne Thériault. Conseiller dramaturgique: Christian Fortin. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 19 avril.
Une adaptation qui impressionne à bien des égards. Un courant d’air, un anniversaire, l’indécence du faste, des répliques qui détonnent. Et puis, soudain, le rythme bascule, s’emballe. Une scène muette portée par la musique, une projection, des dessins, des maquettes. Que notre joie demeure emprunte au cinéma sa grammaire sans lui abandonner ce que le théâtre seul peut faire : mettre des corps en danger, ou en tout cas plus vulnérables que jamais, en temps réel.
C’est à partir de cette tension formelle que Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais adaptent le roman à succès de Kev Lambert. Un pari très audacieux, tout autant réussi.
Anne Dorval prête ainsi ses traits à la fameuse Céline Wachowski, cette architecte de renommée mondiale devenue milliardaire. Ses bâtiments habillent Berlin, Tokyo, New York. Une série Netflix a fait d’elle une célébrité planétaire. Alors quand Montréal, sa ville, lui commande enfin un édifice majeur — le siège social d’une multinationale controversée —, elle accepte, convaincue de pouvoir faire primer l’art et ses valeurs. Ça ressemble à l’apothéose. Ce sera le début de la fin.
L’architecture s’impose comme langage scénique, entre maquettes, projections et discours, traversant les corps et les rapports de pouvoir. De gauche à droite : Marc-Antoine Sinibaldi, Russell Yuen, Hugo B. Lefort, Louise Cardinal, Anne Dorval, Zoé Tremblay-Bianco et Iannicko N’Doua. © Yves Renaud
Dans le Que notre joie demeure du duo Carbonneau-Dauphinais, la formule « mise en scène » semble presque insuffisante : on a comme cette impression familière d’assister à un spectacle monté, au sens cinématographique du terme. Certaines scènes deviennent en effet les séquences d’un film qui se déploie sous nos yeux. De la musique d’Antoine Bédard aux projections vidéo signées Félix Fradet-Faguy en passant par des dialogues qu’on devine sans les entendre confèrent au spectacle un rythme singulier, presque syncopé, qui maintient une urgence constante pendant près de trois heures. On est happés.
La pièce apparaît également comme un thriller. C’en est un. La mécanique de la chute de Céline Wachowski relève du genre, mais la pièce ne s’y enferme pas. En parallèle se joue un autre thriller, plus intime, plus cruel, celui des mensonges qu’on peut se raconter pour maintenir l’illusion de l’intégrité et des compromis. En incarnant les thèmes du roman (on peut citer la gentrification, les inégalités, le capitalisme, la violence de la domination des ultrariches et leur déconnexion au reste du monde), l’adaptation gagne à sa façon sa propre pertinence. De fait, ils résonnent dans les gestes, les regards.
Lorsque le monde se retourne contre elle, Céline Wachowski se retrouve isolée, figure centrale peu à peu mise à distance par l’opinion publique © Yves Renaud
L’œuvre est chorale et c’est l’une de ses autres forces. La grande Anne Dorval éblouit, bien sûr. Flanquée d’une perruque et d’une paire de lunettes qui lui donnent un air sévère, elle habite Céline Wachowski avec aplomb, passant de l’arrogance au désarroi au désabusement sans perdre l’énigme du personnage. Autour d’elle, une distribution tout aussi remarquable. Iannicko N’Doua, Philippe Cousineau, Macha Limonchik ou encore Zoe Tremblay-Bianco composent un monde cohérent, vivant, où chaque rôle, même secondaire, ajoute de la texture au portrait collectif que dresse la pièce.
Dans une fête mondaine au vernis impeccable, se déploie le prestige de Céline Wachowski, entre séduction, pouvoir et codes bien huilés d’un milieu en représentation. De gauche à droite : Marc-Antoine Sinibaldi, Dany Boudreault, Zoé Tremblay-Bianco, Iannicko N’Doua, Anne Dorval, Macha Limonchik, Russell Yuen et Philippe Cousineau.
Que notre joie demeure est drôle aussi, par moments. Cruellement drôle, comme seules les contradictions peuvent l’être. Cette coexistence de la légèreté et de l’implacable saisit. En tant que membre de l’auditoire, on n’est jamais ménagés. Ça fait un bien fou.
Que notre joie demeure
D’après le roman de Kev Lambert (Héliotrope). Adaptation et mise en scène: Maxime Carbonneau et Laurence Dauphinais. Une coproduction du Théâtre du Nouveau Monde et La Messe basse. Distribution: Hugo B. Lefort, Philippe Cousineau, Marc-Antoine Sinibaldi, Dany Boudreault, Anne Dorval, Zoé Tremblay-Bianco, Louise Cardinal, Macha Limonchik, Russell Yuen, Iannicko N’doua, Mounia Zahzam. Assistance à la mise en scène et régie: Stéphanie Capistran‑Lalonde. Décor: Geneviève Lizotte. Costumes et coiffures: Marie Chantale Vaillancourt. Éclairages: Julie Basse. Musique: Antoine Bédard, Maquillages et coiffures: Justine Denoncourt‑Bélanger. Perruques: Denis Parent. Accessoires: Marie‑Ève Fortier. Vidéo et réalisation: Félix Fradet‑Faguy. Assistance aux costumes: Julia Metzger. Conseil au mouvement: Anne Thériault. Conseiller dramaturgique: Christian Fortin. Au Théâtre du Nouveau Monde jusqu’au 19 avril.