Critiques

Visages : Se regarder en face

Sophie Cadieux confronte son propre double, donnant à voir un visage à la fois projeté, manipulé et troublé, au cœur des jeux de dédoublement qui traversent Visages. © Curtis Perry

Quand commence un visage ? Est-ce au moment où il apparaît sous la lumière, ou lorsqu’on apprend à le lire chez l’autre ?

Dans Visages, Alexia Bürger brouille ces repères dès l’entrée du public, alors que la représentation semble déjà en cours. Entre rideaux, masques et incarnations multiples, la scène devient un espace où l’identité se dédouble, se projette et se dérobe. Mais à force de multiplier les figures, le spectacle finit-il par diluer ce qu’il cherche à révéler ?

Présentée au Théâtre français du Centre national des arts en collaboration avec Espace Go, cette première création conjointe depuis 2002 marque un retour à la forme chorale déjà explorée par Bürger dans Les Hardings. Inspirée d’un fait divers — celui d’un militant polonais pour la cause ukrainienne contraint de composer avec une ressemblance troublante avec le président russe — la pièce interroge notre rapport au visage comme lieu de projection, de reconnaissance et de contradiction.

Le spectacle repose entre autres sur des figures déclinées en variations troublantes © Curtis Perry

Dès les premières minutes, le dispositif scénique installe un trouble fécond. Les rideaux se succèdent, se retirent, dévoilant autant de couches que de points de vue. L’éclairage, précis et sculptural, agit comme un véritable décor, découpant les corps et les visages, les exposant ou les dissimulant. Dans cet espace épuré, les interprètes évoluent entre présence et représentation, parfois masqués par des reproductions hyperréalistes de leurs propres traits, créant des effets de dédoublement aussi fascinants qu’inquiétants.

Démultiplications exigeantes

Le spectacle déploie ainsi une série de trames narratives qui explorent différentes facettes du visage : une actrice vieillissante confrontée à sa disparition, un jeune homme dont la perception des visages se déforme, une femme qui apprend à peindre ce qu’elle a perdu, ou encore une figure travestie du pouvoir politique. Certaines de ces lignes frappent par leur précision et leur charge émotive. Le monologue du jeune homme interprété par Etienne Lou, notamment, parvient à rendre sensible une altération du regard qui déstabilise notre propre perception. De son côté, Isabelle Brouillette livre un moment de vulnérabilité saisissant en exposant un visage transformé, à la fois intime et profondément théâtral.

Étienne Lou, saisi dans un faisceau de lumière, entre affirmation de soi et trouble du regard. © Curtis Perry

Or, c’est précisément dans cette volonté de multiplication que le spectacle trouve ses limites. À mesure que les récits s’accumulent, la tension se relâche. La forme chorale annoncée cède la place à une succession de longs monologues, qui peinent à dialoguer entre eux. L’effet de polyphonie s’effrite, laissant plutôt place à une juxtaposition de voix. Certaines trames, comme celle de l’actrice vieillissante, finissent par s’essouffler, là où d’autres — plus inattendues — auraient gagné à être développées.

Ce déséquilibre se fait également sentir dans la distribution de la parole. La comédienne franco-ontarienne Marie-Thé Morin, pourtant au cœur d’une réflexion sur la disparition et le regard porté sur le corps des femmes, se retrouve relativement effacée. Ce traitement, paradoxalement, semble reproduire ce que la pièce cherche à dénoncer, en reléguant son personnage à une forme de présence périphérique.

Au second plan, Marie-Thé Morin émerge de l’ombre, son visage capté dans un entre-deux où présence et effacement se répondent. © Curtis Perry

Malgré ces inégalités, Visages demeure une œuvre habitée par une réelle ambition. L’humour, disséminé à travers le spectacle, agit comme un contrepoint nécessaire à la densité philosophique du propos, même s’il aurait parfois pu être davantage exploité pour relancer l’attention. Car la pièce exige beaucoup de son public : elle demande de ralentir, d’observer, de se laisser traverser par des idées qui ne cherchent pas toujours à se résoudre.

On en vient alors à se demander : qui est réellement en représentation ? En quittant la salle, la question persiste. La représentation ne s’arrête pas tout à fait : elle se prolonge dans la manière dont on observe, ensuite, les visages qui nous entourent.

Isabelle Brouillette s’inscrit dans un cadre qui isole et magnifie le visage, entre exposition frontale et mise en scène du regard. © Curtis Perry

Si le spectacle se perd parfois dans l’enchevêtrement de ses propres pistes, il n’en reste pas moins riche et stimulant. Visages questionne la figure comme lieu de représentation — mais finit par se heurter à la complexité même de son objet. Une œuvre exigeante, inégale, mais habitée, qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour certains de ses éclats

Visages

Texte et mise en scène : Alexia Bürger. Assistance à la mise en scène, régie et sonorisation : Jean Gaudreau. Scénographie et lumières : Martin Labrecque. Direction et coordination visuelle aux masques et costumes : Elen Ewing. Conception visuelle : Sophie El Assaad, Elen Ewing et Véronique St-Germain. Conception musicale et environnement sonore : Frannie Holder. Conception des maquillages : Maryse Gosselin. Conseil aux mouvements : Jamie Wright. Confection de masque : 大川原脩平(Shuhei Ohkawara), Rino Côté et Bruno Gatien (Avatar FX). Confection des perruques : Sarah Tremblay. Assistance, coupe et confection aux costumes : Mark De Coste, Jeanne Dupré, Julie Sauriol et Jez Yung. Assistance aux lumières et programmation console : Béatrice Germain. Remplacement à l’assistance à la mise en scène : Félix-Antoine Gauthier. Aide à la recherche : Chloé Gagné Dion et Émilie Laforest. Consultation en perceptions altérées du visage : Joy Stockwell. Direction technique : Florence Letarte. Direction de production et de tournée : Vanessa Beaupré. Direction de création et de production (GO) : Suzanne Crocker. Direction technique (GO) : Cello Ponce. Avec Isabelle Brouillette, Sophie Cadieux, Etienne Lou, Marie-Thé Morin et Anne-Marie Olivier.La pièce est à l’affiche du Théâtre français du Centre national des arts à Ottawa jusqu’au 28 mars. Elle sera ensuite présentée à l’Espace GO du 14 avril au 9 mai.

Amélie Trottier

À propos de

Amélie Trottier est doctorante en lettres françaises en recherche-création au département de français de l’Université d’Ottawa. Elle détient une maîtrise (MA) en dramaturgie, option recherche-création, du département de théâtre de la même institution. Elle s’intéresse particulièrement à la dramaturgie contemporaine et au réinvestissement des utopies au théâtre comme restaurateur potentiel d’espoir chez les spectateurs. Comme comédienne et animatrice bilingue, elle évolue tant sur scène, qu’à la radio et au petit écran et développe présentement plusieurs projets de création comme autrice.