Critiques

La parole créatrice de Kaku Mama : Complicités entre générations, continents et espèces

Devant un patchwork de tissus suspendus comme autant de fragments de mémoire, Lula (Zoé Ntumba) apprivoise un nouvel espace où s’entrelacent souvenirs et quotidien, entre ici et ailleurs. © Sequoia Barsalou

Entre tendresse familiale et angoisse de l’immigration, la proposition de Marie Louise Bibish Mumbu accroche sur son fil narratif l’importance et la difficulté d’entretenir ses racines tout en affûtant ses ailes. La dramaturge, qui nous avait déjà fait découvrir le voyage d’une jeune femme congolaise dans Nzinga (2023), signe un premier texte jeunesse qui allie la légèreté et la gravité, le prosaïque et le farfelu.

Maxime Mompérousse met en scène cette production de la compagnie La Veille, nouvelle incarnation de Trembler Davantage, axée sur le dialogue entre communautés. On doit au créateur polyvalent le texte et la mise en scène d’Hégémonie, délicat spectacle pour public adolescent qui s’était mérité en 2024 le prix du meilleur spectacle jeune public de l’Association québécoise des critiques de théâtre.

Zoé Ntumba, au premier plan, et Aimé S. Tuyishime prolongent le fil du récit dans une complicité ludique et sensible. © Maison Théâtre

Lula, 9 ans, vient de quitter son Congo natal pour le Québec avec son père, sa mère et son petit frère Muké. Par malchance, la fillette impatiente de créer de nouveaux liens arrive en plein milieu des vacances d’été… Son enthousiasme se heurte à plusieurs obstacles et, surtout, au mal du pays qui l’envahit peu à peu. Au fil des semaines, alors que les autres membres de sa famille semblent s’intégrer harmonieusement, Lula devient morose et mélancolique. Avant tout, ce sont ses grands-parents, Kaku Mama et Kaku Papa, qui lui manquent terriblement –  leur chaleur, leur bienveillance, leur sagesse, mais aussi l’ancrage en terre ancestrale que représente le couple âgé.

Un jour, l’enfant se prend de curiosité pour un curieux visiteur de sa cour arrière. Un raton laveur désinvolte et roublard, dont l’approche au festin n’est pas sans rappeler le rat de ville de la fable, deviendra à la fois le point focal de l’action, le nouvel ami de Lula et la métaphore de son adaptation à son nouvel environnement. Farouche mais déterminé, inquisiteur, irritant, il ne se laisse pas apprivoiser facilement. Mais le jeu en vaut la chandelle.

Trouver sa voix

En traversant l’épreuve d’un nouvel enracinement, Lula fera appel aux enseignements de sa Kaku Mama pour trouver sa « parole créatrice », sa voix véritable qui doit lui permettre d’affronter les obstacles avec sérénité. C’est notamment dans les interactions avec son petit frère Muké qu’elle créera des liens avec le nouveau chez-soi. On appréciera particulièrement la complicité de la comédienne et du comédien, leur dynamique fraternelle fine et emplie de tendresse (par exemple lors d’une irrésistible partie de cache-cache) ainsi que la justesse avec laquelle Zoé Ntumba et Aimé S. Tuyishime incarnent ces enfants.

Zoé Ntumba et Aimé S. Tuyishime donnent à voir une relation fine, faite d’écoute et de solidarité. © Maison Théâtre

Dans cette pièce qui met de l’avant le thème de la transmission et de la tradition orale, la narratrice prend parfois le rôle de conteuse en jouant périodiquement l’aller-retour verbal avec le public pour relancer son attention. Cette technique s’avère pertinente pour les plus jeunes dans la salle – la fourchette d’âge visée étant de 7 à 12 ans – qui peuvent parfois perdre le fil lors des monologues les plus longs. On déplore par ailleurs, à plusieurs reprises, des problèmes de son qui nuisent à la compréhension de certaines répliques mais qui s’estomperont sans doute dans les prochaines représentations.

Le balcon donnant sur une ruelle, avec ses poubelles et ses escaliers, crée une atmosphère visuelle d’une grande familiarité pour le jeune public québécois. Les éclairages qui enveloppent la scène d’une douce chaleur, combinés aux cordes à linge qui traversent la scène, chargées de vêtements de toutes les couleurs et de tous les styles, appuient la puissance évocatrice du récit. Cette toile de fond mêle habilement deux continents et deux cultures pour élaborer une esthétique originale formée du terroir qui nous ancre et des récits que l’on crée.

On finit par apprendre, au détour d’un deuil prévisible mais néanmoins bouleversant, qu’on adoucit la perte en nourrissant les liens. La parole créatrice de Kaku Mama porte le message apaisant que le cycle des générations crée du sens pour les vivants et que, puisque la mort signifie le début d’un recommencement, les ancêtres que l’on porte en soi peuvent prendre le rôle d’ancres en eaux troubles comme de fanals dans le brouillard.

La parole créatrice de Kaku Mama

Texte: Marie Louise Bibish Mumbu. Mise en scène : Maxime Mompérousse. Assistance à la mise en scène et régie : Erika Maheu-Chapman. Scénographie : Ange Blédja Kouassi. Assistance à la scénographie : Julia Allehaux Villano. Conception de costumes : George Michael (Fanfan). Conception d’éclairage et de vidéo : Béatrice Germain. Conception sonore : Elena Stoodley. Conseil au mouvement : Athéna Lucie Assamba. Avec Zoé Ntumba et Aimé S.Tuyishime. Une production de La Veille présentée à la Maison Théâtre jusqu’au 12 avril 2026.

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.