Critiques

Passion simple  : Temps suspendu

Julie Le Breton, dans la boîte scénographique d’Anick La Bissonnière, donne corps à une attente qui confine à l’enfermement. © Frédérique Ménard-Aubin

Habituée du Quat’sous où elle a déjà présenté plusieurs créations (on se souviendra notamment de Douleur exquise, de Sophie Calle, une autre exploration de la psyché féminine), la metteuse en scène Brigitte Haentjens s’y pose à nouveau ces jours-ci avec l’adaptation théâtrale d’un roman d’Annie Ernaux publié en 1992 : Passion simple.

L’autrice française, lauréate de nombreux prix, dont le prix Nobel de littérature en 2022, y raconte la relation dévorante qu’elle a vécue à la fin des années 1980 avec un homme marié originaire des pays de l’Est (comme on disait alors) et temporairement expatrié en France; alors qu’elle se consumait dans l’espoir de ses visites, tous les autres aspects de sa vie étaient devenus sans importance, fades voire désagréables.

Portée par une retenue lumineuse, Julie Le Breton incarne une parole intime traversée par le désir. © Frédérique Ménard-Aubin

Avant de voir le spectacle une question se posait : ce texte avait-il bien vieilli? Car, si on imagine la passion comme une émotion humaine largement répandue, la personne qui la vit est nécessairement le produit de son époque et de sa société, ici la France patriarcale de 1988-1989. L’idée d’une femme qui, folle d’amour et de désir pour un homme marié, se dissout dans l’attente tandis que celui-ci vit tranquillement sa double vie pourrait donc sembler dérangeante, voire d’un autre temps, d’un point de vue féministe.

Mais ce serait sans compter sur le talent d’Ernaux pour écrire la vie, sa vie, sans romancer ni psychologiser, d’une manière neutre, presque clinique, en somme pour « trouver les mots qui contiennent à la fois la réalité et la sensation procurée par la réalité », (extrait son discours d’acceptation du Prix Nobel).

Fidèle à ses habitudes, elle raconte ainsi les deux années passées dans l’attente de A. sans artifices ni jugement moral, mais avec une précision d’orfèvre, mettant en évidence la part fictionnelle de la passion, qui existe dans le récit fantasmé que l’on s’en fait, ponctué d’anxiété, de superstitions, voire d’hallucinations.

Dans un abandon presque extatique, Julie Le Breton laisse affleurer la dimension hallucinée de la passion décrite par Annie Ernaux. © Frédérique Ménard-Aubin

Femme enfermée

Il faut dire que le texte est sublimé par l’interprétation de Julie Le Breton. La comédienne, qui avait déjà ébloui le public dans Les dix commandements de Dorothy Dix (de Stéphanie Jasmin, mis en scène par Denis Marleau), son premier solo, trouve là une matière qui lui sied fort bien, sobre dans la souffrance et la perte de dignité, pondérée dans l’évocation de sentiments volcaniques, posée dans le récit de souvenirs sexuels à faire rougir.

Grâce à la direction extrêmement précise de Haentjens, chaque geste, chaque regard, chaque mouvement d’épaule presque imperceptible se charge de sens et fait ressortir la lucidité du regard que l’autrice porte sur elle-même, sans états d’âme, dans l’acceptation pure de ce qui fut et qui a eu le mérite de mettre au jour une partie d’elle-même qu’elle ne soupçonnait pas.

Julie Le Breton, dans un geste retenu et habité, laisse affleurer la lucidité du regard porté sur soi. © Frédérique Ménard-Aubin

Comme elle se passe il y a près de 40 ans, cette histoire est intimement liée au téléphone… filaire. Ainsi, quand on attend un appel, pas d’autre choix que de rester chez soi en s’assurant de ne pas mettre de musique trop fort au risque de ne pas entendre la sonnerie. La scénographie d’Anick La Bissonnière, une grosse boîte en bois meublée d’une unique chaise, traduit parfaitement cette idée d’enfermement, physique en plus d’être psychique. Sur le fond de la boîte est projetée une bande vidéo de Karl Lemieux, dans laquelle on distingue parfois des bouts de corps dénudés qui font écho au film classé X que l’autrice décrit au début, mais aussi à la dimension éminemment charnelle de la passion qui la consume. Essentiellement abstraits, vaporeux, les visuels créent un mouvement lent qui accentue l’impression de temps suspendu, de parenthèse durant laquelle la vie de la femme qui attend est mise sur pause, se floute, sa passion la faisant en quelques sortes entrer dans une autre dimension spatio-temporelle.

L’apparente économie de moyens de la mise en scène fait écho à celle de l’écriture, les deux étant en réalité très savamment construites. Ce dispositif laisse au public la possibilité, et même  la responsabilité, d’ajouter sa propre charge émotionnelle, permettant ainsi au « je » intime de la narration de prendre une dimension collective.

Si, en écrivant ce texte, Ernaux a réussi à « sauver quelque chose du temps où on ne sera plus jamais » (Les années, dernière phrase), Brigitte Haentjens, avec le soutien de toute l’équipe de création, nous offre ainsi un moment de théâtre qui restera dans les mémoires.

Julie Le Breton, dans Passion simple, au terme d’un parcours où la passion devient matière à lucidité. © Frédérique Ménard-Aubin

Passion simple

Texte : Annie Ernaux. Mise en scène : Brigitte Haentjens. Interprétation : Interprétation : Julie Le Breton. Assistance à la mise en scène : Alexandra Sutto. Dramaturgie : François Edouard Bernier. Scénographie : Anick La Bissonnière. Conception des costumes : Julie Charland. Conception des éclairages : Cédric Delorme-Bouchard. Conception vidéo : Karl Lemieux. Maquillage et coiffure : Justine Denoncourt-Bélanger. Musique : Bernard Falaise. Régie : Colette Drouin. Mise en espace sonore : Frédéric Auger. Intégration vidéo : Pierre Laniel. Traitement vidéo glitch analogique : Frédérick Maheux. Effets visuels et animation : Patrick Bergeron. Assistance à la scénographie : Eliane Cordeau. Assistance aux costumes : Amandine Percival. Collaboration au mouvement : Anne Thériault. Direction de production : Cynthia Bouchard-Gosselin. Direction technique : Étienne Marquis. Direction administrative : Émilie Martel. Soutien aux directions : Flavie Choinière. Une création de Sibyllines en coproduction avec le Théâtre de 4’SOUS et le Théâtre français du CNA, à l’affiche 1 avril au 2 mai 2026.

Aurélie Olivier

À propos de

Consultante en communication, coach et critique de théâtre, elle collabore à la revue Jeu depuis 2007. On a également pu la lire dans l'ancien hebdomadaire culturel Voir de 2008 à 2011. Elle a été vice-présidente de l'Association québécoise des critiques de théâtre en 2015.