Les Écornifleuses nous convient à un rituel sauvage, ancien et libérateur. Dans Bacchanale, des figures antiques attendent leur heure sous les traits des serveuses d’un bar qui tient à la fois du temple et du champ de bataille.
À une époque où règnent le littéral et le prémâché, Bacchanale prend le parti du sibyllin et du sacré. Une bourrasque symbolique qui bouscule nos repères, invite à porter attention aux codes et fait écho à plusieurs œuvres qui ont forgé la culture québécoise.
On pense aux Fées ont soif ou à La nef des sorcières. Mais surtout au court-métrage d’André Brassard et Michel Tremblay Françoise Durocher, waitress — une influence directe tant pour les piques que se lancent les personnages au début de la pièce que pour la litanie des commandes récitée en chœur au milieu du spectacle, voire pour certains éléments scénographiques, comme l’escalier d’où descendent les patronnes.
On peut apprécier la proposition sans maîtriser ces référents, mais pour s’ouvrir plus facilement à son côté rugissant et de plus en plus surréel, un petit plongeon dans le théâtre et la montée du féminisme des années 70 aide à mettre la table.

Dans une lumière rouge incandescente, les interprètes de Bacchanale se rassemblent en chœur, faisant écho à la litanie de Françoise Durocher, waitress et à la mémoire collective qu’elle convoque. © Nyx Lavoie
Faire entrer la lumière
Bacchanale raconte un chiffre de nuit. Le texte d’Olivier Kemeid, qui datait de près de 20 ans, a été actualisé au fil d’ateliers dramaturgiques où est notamment intervenue Marie-Ève Lussier-Gariépy — qui joue Geneviève, la serveuse no2, et les deux codirectrices des Écornifleuses, Joanie Lehoux (Johanne, la serveuse no1) et Marie-Hélène Lalande (Violette, la barmaid).
La fin a été changée, pour être plus lumineuse, et le rôle d’Émilie (Aurélie Fortin), la benjamine, revu pour être en meilleure corrélation avec les adolescentes d’aujourd’hui, plus revendicatrices que celles du début du millénaire. Et le bref, mais violent et troublant discours masculin qui jaillit vers la fin de la pièce est porté par un objet fortement symbolique plutôt que par un acteur.
On passe graduellement d’un «surjoual» où les «r» sont répétés et prépondérants et qui comporte quelques expressions colorées comme «se crêper le chiffon» à une langue classique et éthérée. L’exercice est difficile, mais les interprètes mordent dans le texte, avec une fierté, une hargne et une tendresse qui les ancrent dans un cycle éreintant et très terre-à-terre, avant de les faire toucher au mythe.

Après le « last call », les corps s’affaissent autour du bar : l’épuisement du service laisse place au basculement vers le rituel. © Nyx Lavoie
Métamorphose en trois temps
Tout, dans la mise en scène de Frédéric Dubois, qui assumait aussi cette fonction à la création de la pièce, participe à ce crescendo en trois temps. D’abord, sous l’éclairage cru, les échanges permettent de saisir les caractères, les tensions, la hiérarchie en place. De Monique (Linda Laplante), à Thérèse (Karine Ricard), sa dauphine, jusqu’à Émilie, un rituel de survie se perpétue.
Le public est divisé en deux de chaque côté de la salle. Le bar est au centre sur une plateforme : dans l’œil du cyclone. Des rythmes de plus en plus soutenus, longs et complexes se font entendre dans les haut-parleurs, complétés sur scène par le son des bouteilles qu’on cogne sur les comptoirs comme des appels guerriers.
Le service, éreintant, se transforme en chorégraphie autour du bar, puis en chœur : ce qui rassemble ces femmes, c’est la litanie quotidienne, le cerveau qui retient les commandes (les désirs des hommes) et les aboiements pour marquer les limites. Pendant des percées poétiques, qui les frappent à tour de rôle dans des douches de lumière chaude, on accède, par bribes, à leur fêlures intimes.
Après une mise en bouche qui tourne un peu en rond, ce segment dense amène du rythme et une théâtralité exarcerbée, bienvenue. Dès lors, tout bascule vers la catharsis : une parade à quatre pattes, des flots de mots libérateurs, une métamorphose, un enfantement monstrueux. Puis l’aube, et l’espoir, enfin.
Texte : Olivier Kemeid. Conseils dramaturgiques : Marie-Ève Lussier-Gariépy. Mise en scène : Frédéric Dubois, assisté de Mélissa Bouchard. Décor et accessoires: Amélie Trépanier. Costumes et maquillages Vanessa Cadrin. Éclairages : Marie-Pier Faucher Bégin. Environnement sonore : Sarah-Anne Arsenault et Dillon Hatcher. Avec Joanie Lehoux, Marie-Ève Lussier-Gariépy, Marie-Hélène Lalande, Linda Laplante, Karine Ricard et Aurélie Fortin. Une production des Écornifleuses, en association avec le Théâtre français de Toronto, présentée jusqu’au 18 avril 2026 au théâtre Périscope.
Les Écornifleuses nous convient à un rituel sauvage, ancien et libérateur. Dans Bacchanale, des figures antiques attendent leur heure sous les traits des serveuses d’un bar qui tient à la fois du temple et du champ de bataille.
À une époque où règnent le littéral et le prémâché, Bacchanale prend le parti du sibyllin et du sacré. Une bourrasque symbolique qui bouscule nos repères, invite à porter attention aux codes et fait écho à plusieurs œuvres qui ont forgé la culture québécoise.
On pense aux Fées ont soif ou à La nef des sorcières. Mais surtout au court-métrage d’André Brassard et Michel Tremblay Françoise Durocher, waitress — une influence directe tant pour les piques que se lancent les personnages au début de la pièce que pour la litanie des commandes récitée en chœur au milieu du spectacle, voire pour certains éléments scénographiques, comme l’escalier d’où descendent les patronnes.
On peut apprécier la proposition sans maîtriser ces référents, mais pour s’ouvrir plus facilement à son côté rugissant et de plus en plus surréel, un petit plongeon dans le théâtre et la montée du féminisme des années 70 aide à mettre la table.
Dans une lumière rouge incandescente, les interprètes de Bacchanale se rassemblent en chœur, faisant écho à la litanie de Françoise Durocher, waitress et à la mémoire collective qu’elle convoque. © Nyx Lavoie
Faire entrer la lumière
Bacchanale raconte un chiffre de nuit. Le texte d’Olivier Kemeid, qui datait de près de 20 ans, a été actualisé au fil d’ateliers dramaturgiques où est notamment intervenue Marie-Ève Lussier-Gariépy — qui joue Geneviève, la serveuse no2, et les deux codirectrices des Écornifleuses, Joanie Lehoux (Johanne, la serveuse no1) et Marie-Hélène Lalande (Violette, la barmaid).
La fin a été changée, pour être plus lumineuse, et le rôle d’Émilie (Aurélie Fortin), la benjamine, revu pour être en meilleure corrélation avec les adolescentes d’aujourd’hui, plus revendicatrices que celles du début du millénaire. Et le bref, mais violent et troublant discours masculin qui jaillit vers la fin de la pièce est porté par un objet fortement symbolique plutôt que par un acteur.
On passe graduellement d’un «surjoual» où les «r» sont répétés et prépondérants et qui comporte quelques expressions colorées comme «se crêper le chiffon» à une langue classique et éthérée. L’exercice est difficile, mais les interprètes mordent dans le texte, avec une fierté, une hargne et une tendresse qui les ancrent dans un cycle éreintant et très terre-à-terre, avant de les faire toucher au mythe.
Après le « last call », les corps s’affaissent autour du bar : l’épuisement du service laisse place au basculement vers le rituel. © Nyx Lavoie
Métamorphose en trois temps
Tout, dans la mise en scène de Frédéric Dubois, qui assumait aussi cette fonction à la création de la pièce, participe à ce crescendo en trois temps. D’abord, sous l’éclairage cru, les échanges permettent de saisir les caractères, les tensions, la hiérarchie en place. De Monique (Linda Laplante), à Thérèse (Karine Ricard), sa dauphine, jusqu’à Émilie, un rituel de survie se perpétue.
Le public est divisé en deux de chaque côté de la salle. Le bar est au centre sur une plateforme : dans l’œil du cyclone. Des rythmes de plus en plus soutenus, longs et complexes se font entendre dans les haut-parleurs, complétés sur scène par le son des bouteilles qu’on cogne sur les comptoirs comme des appels guerriers.
Le service, éreintant, se transforme en chorégraphie autour du bar, puis en chœur : ce qui rassemble ces femmes, c’est la litanie quotidienne, le cerveau qui retient les commandes (les désirs des hommes) et les aboiements pour marquer les limites. Pendant des percées poétiques, qui les frappent à tour de rôle dans des douches de lumière chaude, on accède, par bribes, à leur fêlures intimes.
Après une mise en bouche qui tourne un peu en rond, ce segment dense amène du rythme et une théâtralité exarcerbée, bienvenue. Dès lors, tout bascule vers la catharsis : une parade à quatre pattes, des flots de mots libérateurs, une métamorphose, un enfantement monstrueux. Puis l’aube, et l’espoir, enfin.
Bacchanale
Texte : Olivier Kemeid. Conseils dramaturgiques : Marie-Ève Lussier-Gariépy. Mise en scène : Frédéric Dubois, assisté de Mélissa Bouchard. Décor et accessoires: Amélie Trépanier. Costumes et maquillages Vanessa Cadrin. Éclairages : Marie-Pier Faucher Bégin. Environnement sonore : Sarah-Anne Arsenault et Dillon Hatcher. Avec Joanie Lehoux, Marie-Ève Lussier-Gariépy, Marie-Hélène Lalande, Linda Laplante, Karine Ricard et Aurélie Fortin. Une production des Écornifleuses, en association avec le Théâtre français de Toronto, présentée jusqu’au 18 avril 2026 au théâtre Périscope.