Il y a, au Québec, des consensus dont on ne discute pas. Trop solides, croit-on, pour être remis en question. L’aide médicale à mourir est rapidement devenue l’un de ces boucliers de l’opinion publique. « Touche pas à mon AMM. » C’est précisément là que Club sandwich mayonnaise ose s’aventurer. Et il faut d’emblée reconnaître au spectacle une vertu rare : celle de rouvrir un espace de doute là où tout semblait réglé.
En partant de l’expérience intime de Manuelle Légaré — qui a accompagné la mort de son père, l’humoriste Pierre Légaré, au fil du processus d’aide médicale à mourir — la pièce déploie une enquête à la fois personnelle et sociologique. Comment le Québec est-il devenu le territoire où cette pratique est la plus répandue ? D’où vient cette adhésion si rapide, si massive ? Quelles valeurs, quels héritages, quelles ruptures culturelles ont rendu possible une telle adhésion ? Le spectacle rappelle notamment le rejet marqué du catholicisme et de ses injonctions pro-vie, qui a pu contribuer à façonner chez nous ce rapport singulier à la fin de vie.

Sur scène, la figure de Manuelle Légaré se dédouble : narratrice de sa propre enquête, elle côtoie son incarnation par Alice Pascual, qui lui prête une épaisseur plus émotive dans les scènes dialoguées. © Maxime Côté
Sur ce plan, la démonstration est convaincante. Plus encore, elle met en lumière un angle mort : la place marginalisée des soins palliatifs dans ce paysage. Tandis que l’aide médicale à mourir s’est imposée comme une solution efficace, accessible, normalisée, les dispositifs d’accompagnement de fin de vie apparaissent relégués, sous-financés, moins visibles. Le spectacle ne tranche pas, mais il invite à déplacer le regard. Et c’est sans doute là qu’il est le plus nécessaire.
Un malaise plus profond
Mais à mesure que l’enquête progresse, une autre question affleure. Plus souterraine. Ce que Manuelle Légaré cherche, au fond, ce n’est pas seulement à comprendre l’adhésion à l’aide médicale à mourir. C’est à nommer un malaise : celui d’une mort privée de rituels, dans une société déconfessionnalisée où la mort est désormais un grand impensé socioculturel.
Dès lors, la réflexion se déplace. Mais cette piste entre en tension avec la question initiale. Les maux que le spectacle attribue à l’AMM relèvent-ils entièrement d’elle — ou, en partie, d’un déficit plus large de ritualisation ? Manuelle Légaré hésite entre deux élans : celui de l’enquête stricte sur l’aide médicale à mourir, et celui — plus vertigineux — d’une réflexion moins journalistique, peut-être plus émotive, sur notre rapport collectif à la mort.

Entre chambre d’hôpital et lieu de parole, Manuelle Légaré, Martin-David Peters, Alice Pascual et Sylvie de Morais-Nogueira composent une scène de réflexion collective. © Maxime Côté
Méthode éprouvée, cadre contraignant
Cette tension traverse également la forme du spectacle, qui s’inscrit dans la tradition bien établie de théâtre documentaire développée par Porte Parole. L’enquête est reconstituée à partir de verbatims, rejoués par les interprètes; un récit-cadre, porté ici par Manuelle Légaré elle-même, structure la progression, et des scènes viennent incarner les témoignages recueillis. La méthode vue dans tous les spectacles précédents de Porte Parole, de Sexy Béton à J’aime Hydro, est éprouvée, efficace, et elle continue de produire des effets indéniables : clarté, accessibilité, puissance du réel.
Or cette méthode constitue aussi, à la longue, un cadre dont les ficelles apparaissent de plus en plus visibles. Les mécanismes sont connus, les transitions attendues, et la singularité du projet peine parfois à s’y déployer pleinement. La mise en scène de François Bernier tente bien d’y inscrire une signature — notamment à travers un dispositif visuel qui fragmente l’espace hospitalier — mais ces propositions demeurent en partie restreintes par la structure globale. Comme si le spectacle avançait dans un corridor déjà tracé.

À elle seule, Sylvie de Morais-Nogueira (à droite) prête sa voix à de nombreux intervenants — ministres, médecins, chercheurs — dans une série de verbatims rejoués. © Maxime Côté
L’image du couloir, justement, traverse la scénographie de manière éloquente. Autour de la scène, un passage surélevé permet à Manuelle Légaré de circuler, d’introduire, de relancer le récit. Il évoque à la fois le couloir d’hôpital, lieu de circulation et d’attente, et celui des plateaux télévisés, où l’on accède à la parole publique. Mais il devient surtout un espace liminaire, entre vie et mort, entre expérience intime et mise en récit. Un lieu de passage sans véritable point d’arrivée.
Car ce couloir ne mène nulle part. Il encercle, il ramène, il fait revenir. Il est boucle plutôt que trajectoire. À l’image des questions que le spectacle ne cesse de reposer : pourquoi cette adhésion ? que manque-t-il à nos morts ? comment accompagner ? On y marche, encore et encore, sans en sortir tout à fait.
Et c’est peut-être dans cet espace incertain, dans ce couloir sans fin, que résident autant les forces du spectacle que ses limites.

La scénographie déploie un espace fragmenté autour d’un couloir périphérique, évoquant à la fois l’univers hospitalier et un lieu de passage entre vie et mort. © Maxime Côté
Texte Manuelle Légaré. Mise en scène et collaboration au texte François Bernier. Dramaturgie Mathieu Gosselin. Avec Sylvie De Morais-Nogueira, Manuelle Légaré, Alice Pascual et Martin-David Peters. Décor Pierre-Étienne Locas. Musique originale, conception sonore et vidéo Antonin Gougeon-Moisan. Éclairage Chantal Labonté. Costumes Sarah Balleux. Une production de Porte Parole. À l’Usine C jusqu’au 18 avril 2026.
Il y a, au Québec, des consensus dont on ne discute pas. Trop solides, croit-on, pour être remis en question. L’aide médicale à mourir est rapidement devenue l’un de ces boucliers de l’opinion publique. « Touche pas à mon AMM. » C’est précisément là que Club sandwich mayonnaise ose s’aventurer. Et il faut d’emblée reconnaître au spectacle une vertu rare : celle de rouvrir un espace de doute là où tout semblait réglé.
En partant de l’expérience intime de Manuelle Légaré — qui a accompagné la mort de son père, l’humoriste Pierre Légaré, au fil du processus d’aide médicale à mourir — la pièce déploie une enquête à la fois personnelle et sociologique. Comment le Québec est-il devenu le territoire où cette pratique est la plus répandue ? D’où vient cette adhésion si rapide, si massive ? Quelles valeurs, quels héritages, quelles ruptures culturelles ont rendu possible une telle adhésion ? Le spectacle rappelle notamment le rejet marqué du catholicisme et de ses injonctions pro-vie, qui a pu contribuer à façonner chez nous ce rapport singulier à la fin de vie.
Sur scène, la figure de Manuelle Légaré se dédouble : narratrice de sa propre enquête, elle côtoie son incarnation par Alice Pascual, qui lui prête une épaisseur plus émotive dans les scènes dialoguées. © Maxime Côté
Sur ce plan, la démonstration est convaincante. Plus encore, elle met en lumière un angle mort : la place marginalisée des soins palliatifs dans ce paysage. Tandis que l’aide médicale à mourir s’est imposée comme une solution efficace, accessible, normalisée, les dispositifs d’accompagnement de fin de vie apparaissent relégués, sous-financés, moins visibles. Le spectacle ne tranche pas, mais il invite à déplacer le regard. Et c’est sans doute là qu’il est le plus nécessaire.
Un malaise plus profond
Mais à mesure que l’enquête progresse, une autre question affleure. Plus souterraine. Ce que Manuelle Légaré cherche, au fond, ce n’est pas seulement à comprendre l’adhésion à l’aide médicale à mourir. C’est à nommer un malaise : celui d’une mort privée de rituels, dans une société déconfessionnalisée où la mort est désormais un grand impensé socioculturel.
Dès lors, la réflexion se déplace. Mais cette piste entre en tension avec la question initiale. Les maux que le spectacle attribue à l’AMM relèvent-ils entièrement d’elle — ou, en partie, d’un déficit plus large de ritualisation ? Manuelle Légaré hésite entre deux élans : celui de l’enquête stricte sur l’aide médicale à mourir, et celui — plus vertigineux — d’une réflexion moins journalistique, peut-être plus émotive, sur notre rapport collectif à la mort.
Entre chambre d’hôpital et lieu de parole, Manuelle Légaré, Martin-David Peters, Alice Pascual et Sylvie de Morais-Nogueira composent une scène de réflexion collective. © Maxime Côté
Méthode éprouvée, cadre contraignant
Cette tension traverse également la forme du spectacle, qui s’inscrit dans la tradition bien établie de théâtre documentaire développée par Porte Parole. L’enquête est reconstituée à partir de verbatims, rejoués par les interprètes; un récit-cadre, porté ici par Manuelle Légaré elle-même, structure la progression, et des scènes viennent incarner les témoignages recueillis. La méthode vue dans tous les spectacles précédents de Porte Parole, de Sexy Béton à J’aime Hydro, est éprouvée, efficace, et elle continue de produire des effets indéniables : clarté, accessibilité, puissance du réel.
Or cette méthode constitue aussi, à la longue, un cadre dont les ficelles apparaissent de plus en plus visibles. Les mécanismes sont connus, les transitions attendues, et la singularité du projet peine parfois à s’y déployer pleinement. La mise en scène de François Bernier tente bien d’y inscrire une signature — notamment à travers un dispositif visuel qui fragmente l’espace hospitalier — mais ces propositions demeurent en partie restreintes par la structure globale. Comme si le spectacle avançait dans un corridor déjà tracé.
À elle seule, Sylvie de Morais-Nogueira (à droite) prête sa voix à de nombreux intervenants — ministres, médecins, chercheurs — dans une série de verbatims rejoués. © Maxime Côté
L’image du couloir, justement, traverse la scénographie de manière éloquente. Autour de la scène, un passage surélevé permet à Manuelle Légaré de circuler, d’introduire, de relancer le récit. Il évoque à la fois le couloir d’hôpital, lieu de circulation et d’attente, et celui des plateaux télévisés, où l’on accède à la parole publique. Mais il devient surtout un espace liminaire, entre vie et mort, entre expérience intime et mise en récit. Un lieu de passage sans véritable point d’arrivée.
Car ce couloir ne mène nulle part. Il encercle, il ramène, il fait revenir. Il est boucle plutôt que trajectoire. À l’image des questions que le spectacle ne cesse de reposer : pourquoi cette adhésion ? que manque-t-il à nos morts ? comment accompagner ? On y marche, encore et encore, sans en sortir tout à fait.
Et c’est peut-être dans cet espace incertain, dans ce couloir sans fin, que résident autant les forces du spectacle que ses limites.
La scénographie déploie un espace fragmenté autour d’un couloir périphérique, évoquant à la fois l’univers hospitalier et un lieu de passage entre vie et mort. © Maxime Côté
Club sandwich mayonnaise
Texte Manuelle Légaré. Mise en scène et collaboration au texte François Bernier. Dramaturgie Mathieu Gosselin. Avec Sylvie De Morais-Nogueira, Manuelle Légaré, Alice Pascual et Martin-David Peters. Décor Pierre-Étienne Locas. Musique originale, conception sonore et vidéo Antonin Gougeon-Moisan. Éclairage Chantal Labonté. Costumes Sarah Balleux. Une production de Porte Parole. À l’Usine C jusqu’au 18 avril 2026.