Présentée comme une création au carrefour du cirque, de la danse et du cinéma, La chute des anges déploie en fait un vocabulaire corporel qui la rapproche davantage du mime. Toute la première partie du spectacle, à tout le moins, repose sur une gestuelle qui doit autant à Étienne Decroux, avec son approche mécanisée et saccadée transposant le quotidien en abstraction, qu’à Marcel Marceau, dont on retrouve ici la veine plus figurative, plus expressive, parfois même un peu potache. Un spectacle aux influences fort classiques, donc, mais qui propulse peu à peu cet arrière-plan vers un monde acrobatique et aérien.
Une communauté au purgatoire
Ce n’est pas un hasard si c’est précisément dans l’héritage de Decroux que Boitel semble puiser le plus : cette manière si particulière de désarticuler le geste ordinaire, de le rendre saccadé, presque automatisé, est déjà en elle-même une première incarnation de la robotisation qui hantera tout le reste du spectacle. Bien avant que des bras mécaniques n’entrent en scène, ce sont les corps eux-mêmes qui se font machines.

Dès l’ouverture, les interprètes restent suspendus à leur manteau, visage dissimulé — un dispositif signé par la costumière Lilou Hérin, mère de Raphaëlle Boitel, avant que les identités ne se précisent au fil du spectacle. © Pierre Planchenault
Sur scène, une communauté évolue ainsi dans un espace-temps ambigu, tout en clair-obscur, où chacun semble chercher à s’accrocher à quelque chose, à adresser une parole vers un au-delà indéfini. On croirait assister à une scène de purgatoire : un monde ayant perdu son sens, ou peut-être un camp d’entraînement trouble où l’on dresse ces êtres à se délester d’une part d’eux-mêmes et à se laisser de plus en plus avaler par un univers de machines et de robots.
On sent bien, dans cette gestuelle, l’ombre tutélaire d’une Pina Bausch, mais on en reste loin. Le vocabulaire de Boitel n’a ni l’ampleur ni le tranchant du théâtre-danse allemand ; il se love plutôt dans une certaine économie de moyens.
Une dystopie modeste

Un interprète, gestuelle saccadée héritée du mime, se découpe dans une trouée de lumière évoquant les bas-fonds d’un monde souterrain. © Pierre Planchenault
Il faut dire que Raphaëlle Boitel vise haut. Sa note d’intention convoque Jared Diamond et son essai Effondrement, tout comme les théories d’Arnold Toynbee sur la chute des civilisations, pour ancrer sa fable dans une réflexion sur l’autodestruction environnementale et le déclin des sociétés. Ses anges déchus, dépouillés de leurs ailes, symbolisent moins une mythologie chrétienne qu’une allégorie du libre arbitre, évoquant ce qui, dans l’humain, résiste encore à la robotisation. L’intention est belle, mais s’incarne somme toute modestement sur scène, dans un univers épuré où l’envahissement par la machine reste discret.
Néanmoins, le spectacle progresse en crescendo vers un monde où des bras robotisés balaient l’espace de haut en bas, de gauche à droite, projetant des douches lumineuses qui semblent tour à tour pourchasser les interprètes et les attirer vers elles. Ce sont, au fond, les véritables antagonistes de la pièce : des « démiurges » mécaniques, pour reprendre le vocabulaire de la compagnie elle-même, qui manipulent les corps comme autant de marionnettes. Le résultat est un ballet trouble entre l’humain, vêtu de noir et de gris, et la machine. Le propos s’affine : nous sommes à la fois menacés par ce monde de plus en plus robotisé et irrésistiblement happés par lui, dans un même geste de fascination et de répulsion.

Alba Faivre, spécialiste de mât chinois, incarne la bascule progressive du spectacle vers le grand geste circassien, à mesure que l’aérien gagne en présence. © Pierre Planchenault
Mais pour qui a suivi les productions récentes de La H(O)RDE Ballet national de Marseille et sa manière d’interroger un corps dominé par les codes du virtuel, ou pour qui a pu voir à l’œuvre la précision redoutable d’une compagnie australienne comme Circa ou Gravity and Other Myths dans leur exploration d’une danse acrobatique aussi puissante que millimétrée, La chute des anges n’atteint pas les sommets attendus. Ce n’est pas assez dansé pour convaincre sur le terrain de la danse contemporaine. Ce n’est pas assez viscéralement acrobatique pour éblouir sur celui du cirque. Le spectacle navigue plutôt dans un entre-deux poli.
À mesure que la pièce avance, le cirque aérien finit tout de même par s’imposer : les interprètes s’agrippent aux bras robotisés, se laissent emporter par des structures mécaniques qui s’envolent avec eux, dans des figures qui relèvent authentiquement de la voltige. Ce moment de bascule vers le grand geste circassien, où le corps triomphe enfin de la machine plutôt que de simplement la craindre, arrive tard, mais il donne au moins un aperçu de ce que le spectacle aurait pu être s’il avait osé pousser plus tôt cette tension entre chair et acier.
Un film noir

Une échelle métallique détournée en agrès, dans l’esthétique clair-obscur qui traverse tout le spectacle, entre film noir et univers souterrain. © Pierre Planchenault
Le versant le plus abouti du spectacle demeure son esthétique. Boitel construit un véritable univers de film noir — non pas par ses thématiques, il n’y a ici ni gangster ni flic véreux, mais visuellement : projecteurs actionnés par des bras robotisés, douches de lumière tombant sur des visages qu’elles sculptent avec une expressivité toute cinématographique, costumes longilignes, noirs ou gris, dans un monde de sous-sol évoquant les bas-fonds d’une cité qu’on ne voit jamais. On y reconnaît, en filigrane, tout l’imaginaire orwellien et technocritique que revendique la compagnie, cette méfiance envers un monde saturé de surveillance et de contrôle. L’idée est efficace et bien exécutée, mais elle n’est ni neuve ni bouleversante. On a déjà vu cette économie du clair-obscur ailleurs, et souvent poussée plus loin.
Au bout du compte, La chute des anges impressionne moins par son ampleur que par sa cohérence. Chaque emprunt — au mime, à la danse contemporaine, à la voltige aérienne, au cinéma, à l’essai sur l’effondrement des civilisations — trouve sa place dans un ensemble qui tient debout, esthétiquement homogène. Mais aucun de ces emprunts n’est exploré jusqu’à sa pleine puissance, et le résultat, en dépit d’une précision technique bien réelle, se referme sur une forme de modestie.
Mise en scène et chorégraphie : Raphaëlle Boitel. Régie son : Nicolas Gardel. Machinerie, accroches, complice à la scénographie : Nicolas Lourdelle. Administration générale : Nicolas Rosset. Collaborateur artistique, scénographie, lumière : Tristan Baudoin. Régie plateau : David Normand. Interprètes : Clara Henry, Marie Tribouilloy, Lilou Hérin, Mohamed Rarhib, Erwan Tarlet, Em Zuckerman, Tristan Baudoin. Chargée de production et communication : Léna Scamps. Musique originale : Arthur Bison. Costumes : Lilou Hérin. Direction déléguée : Julien Couzy. À la TOHU du 2 au 5 juillet 2026 dans le cadre de Montréal Complètement Cirque.
Présentée comme une création au carrefour du cirque, de la danse et du cinéma, La chute des anges déploie en fait un vocabulaire corporel qui la rapproche davantage du mime. Toute la première partie du spectacle, à tout le moins, repose sur une gestuelle qui doit autant à Étienne Decroux, avec son approche mécanisée et saccadée transposant le quotidien en abstraction, qu’à Marcel Marceau, dont on retrouve ici la veine plus figurative, plus expressive, parfois même un peu potache. Un spectacle aux influences fort classiques, donc, mais qui propulse peu à peu cet arrière-plan vers un monde acrobatique et aérien.
Une communauté au purgatoire
Ce n’est pas un hasard si c’est précisément dans l’héritage de Decroux que Boitel semble puiser le plus : cette manière si particulière de désarticuler le geste ordinaire, de le rendre saccadé, presque automatisé, est déjà en elle-même une première incarnation de la robotisation qui hantera tout le reste du spectacle. Bien avant que des bras mécaniques n’entrent en scène, ce sont les corps eux-mêmes qui se font machines.
Dès l’ouverture, les interprètes restent suspendus à leur manteau, visage dissimulé — un dispositif signé par la costumière Lilou Hérin, mère de Raphaëlle Boitel, avant que les identités ne se précisent au fil du spectacle. © Pierre Planchenault
Sur scène, une communauté évolue ainsi dans un espace-temps ambigu, tout en clair-obscur, où chacun semble chercher à s’accrocher à quelque chose, à adresser une parole vers un au-delà indéfini. On croirait assister à une scène de purgatoire : un monde ayant perdu son sens, ou peut-être un camp d’entraînement trouble où l’on dresse ces êtres à se délester d’une part d’eux-mêmes et à se laisser de plus en plus avaler par un univers de machines et de robots.
On sent bien, dans cette gestuelle, l’ombre tutélaire d’une Pina Bausch, mais on en reste loin. Le vocabulaire de Boitel n’a ni l’ampleur ni le tranchant du théâtre-danse allemand ; il se love plutôt dans une certaine économie de moyens.
Une dystopie modeste
Un interprète, gestuelle saccadée héritée du mime, se découpe dans une trouée de lumière évoquant les bas-fonds d’un monde souterrain. © Pierre Planchenault
Il faut dire que Raphaëlle Boitel vise haut. Sa note d’intention convoque Jared Diamond et son essai Effondrement, tout comme les théories d’Arnold Toynbee sur la chute des civilisations, pour ancrer sa fable dans une réflexion sur l’autodestruction environnementale et le déclin des sociétés. Ses anges déchus, dépouillés de leurs ailes, symbolisent moins une mythologie chrétienne qu’une allégorie du libre arbitre, évoquant ce qui, dans l’humain, résiste encore à la robotisation. L’intention est belle, mais s’incarne somme toute modestement sur scène, dans un univers épuré où l’envahissement par la machine reste discret.
Néanmoins, le spectacle progresse en crescendo vers un monde où des bras robotisés balaient l’espace de haut en bas, de gauche à droite, projetant des douches lumineuses qui semblent tour à tour pourchasser les interprètes et les attirer vers elles. Ce sont, au fond, les véritables antagonistes de la pièce : des « démiurges » mécaniques, pour reprendre le vocabulaire de la compagnie elle-même, qui manipulent les corps comme autant de marionnettes. Le résultat est un ballet trouble entre l’humain, vêtu de noir et de gris, et la machine. Le propos s’affine : nous sommes à la fois menacés par ce monde de plus en plus robotisé et irrésistiblement happés par lui, dans un même geste de fascination et de répulsion.
Alba Faivre, spécialiste de mât chinois, incarne la bascule progressive du spectacle vers le grand geste circassien, à mesure que l’aérien gagne en présence. © Pierre Planchenault
Mais pour qui a suivi les productions récentes de La H(O)RDE Ballet national de Marseille et sa manière d’interroger un corps dominé par les codes du virtuel, ou pour qui a pu voir à l’œuvre la précision redoutable d’une compagnie australienne comme Circa ou Gravity and Other Myths dans leur exploration d’une danse acrobatique aussi puissante que millimétrée, La chute des anges n’atteint pas les sommets attendus. Ce n’est pas assez dansé pour convaincre sur le terrain de la danse contemporaine. Ce n’est pas assez viscéralement acrobatique pour éblouir sur celui du cirque. Le spectacle navigue plutôt dans un entre-deux poli.
À mesure que la pièce avance, le cirque aérien finit tout de même par s’imposer : les interprètes s’agrippent aux bras robotisés, se laissent emporter par des structures mécaniques qui s’envolent avec eux, dans des figures qui relèvent authentiquement de la voltige. Ce moment de bascule vers le grand geste circassien, où le corps triomphe enfin de la machine plutôt que de simplement la craindre, arrive tard, mais il donne au moins un aperçu de ce que le spectacle aurait pu être s’il avait osé pousser plus tôt cette tension entre chair et acier.
Un film noir
Une échelle métallique détournée en agrès, dans l’esthétique clair-obscur qui traverse tout le spectacle, entre film noir et univers souterrain. © Pierre Planchenault
Le versant le plus abouti du spectacle demeure son esthétique. Boitel construit un véritable univers de film noir — non pas par ses thématiques, il n’y a ici ni gangster ni flic véreux, mais visuellement : projecteurs actionnés par des bras robotisés, douches de lumière tombant sur des visages qu’elles sculptent avec une expressivité toute cinématographique, costumes longilignes, noirs ou gris, dans un monde de sous-sol évoquant les bas-fonds d’une cité qu’on ne voit jamais. On y reconnaît, en filigrane, tout l’imaginaire orwellien et technocritique que revendique la compagnie, cette méfiance envers un monde saturé de surveillance et de contrôle. L’idée est efficace et bien exécutée, mais elle n’est ni neuve ni bouleversante. On a déjà vu cette économie du clair-obscur ailleurs, et souvent poussée plus loin.
Au bout du compte, La chute des anges impressionne moins par son ampleur que par sa cohérence. Chaque emprunt — au mime, à la danse contemporaine, à la voltige aérienne, au cinéma, à l’essai sur l’effondrement des civilisations — trouve sa place dans un ensemble qui tient debout, esthétiquement homogène. Mais aucun de ces emprunts n’est exploré jusqu’à sa pleine puissance, et le résultat, en dépit d’une précision technique bien réelle, se referme sur une forme de modestie.
La chute des anges
Mise en scène et chorégraphie : Raphaëlle Boitel. Régie son : Nicolas Gardel. Machinerie, accroches, complice à la scénographie : Nicolas Lourdelle. Administration générale : Nicolas Rosset. Collaborateur artistique, scénographie, lumière : Tristan Baudoin. Régie plateau : David Normand. Interprètes : Clara Henry, Marie Tribouilloy, Lilou Hérin, Mohamed Rarhib, Erwan Tarlet, Em Zuckerman, Tristan Baudoin. Chargée de production et communication : Léna Scamps. Musique originale : Arthur Bison. Costumes : Lilou Hérin. Direction déléguée : Julien Couzy. À la TOHU du 2 au 5 juillet 2026 dans le cadre de Montréal Complètement Cirque.