Critiques

L’effet Lisa : dans la chaleur de Desjardins

Les interprètes de L'effet Lisa du Théâtre de l'Œil Ouvert sur scène au Centre culturel Desjardins de Joliette © Annie Diotte

L’effet Lisa, du Théâtre de l’Œil Ouvert enflamme les mots de l’éminent auteur-compositeur-interprète québécois Richard Desjardins, à l’aide des personnages puisés au sein de son répertoire, par une histoire fictive renversante. Après les spectacles Belmont et Clémence, des fleurs d’enfants pour grandes personnes, inspirés respectivement de Diane Dufresne et de Clémence Desrochers, l’artiste Jade Bruneau et son équipe se tournent vers un autre monument de la chanson québécoise.

Dans un décor sobre et juste, le feu s’anime dès la première seconde. Celui qui détruit la terre sert aussi d’image à la force qui vibre dans chaque personnage. Lisa, la lune, le bon gars, le bum, Jenny et la femme de ménage (celle qui, à midi tapant, veut changer de personnage), entre autres, nous permettent de retrouver ceux que l’on a toujours souhaités rencontrer, et cette production nous tend la main pour les aimer et chanter avec eux.

Jean-François Casabonne et Noémie Godin-Vigneault, happés par la brume et le feu en ouverture du spectacle © Annie Diotte

L’audience assiste à un tonnerre poétique qui enlace la passion à bout de cœur pour réussir, ne serait-ce qu’un instant, à vivre sur une terre polluée et criblée d’inquiétudes. L’alliage entre les thèmes chers à l’univers de Desjardins (l’amour, l’environnement, la nature, la solitude, etc.) et la créativité d’une équipe passionnée ne pourrait être plus d’actualité pour pousser un cri vif et bien tenu.

Alors que notre société tente de rester debout devant tous les feux de forêt, la pollution, les violences familiales et la détresse humaine, la troupe dessine une fresque intime et collective imprégnée d’espoir. Certaines personnes peuvent se rattacher à la puissance des femmes, qui n’attendent pas quelqu’un pour avancer, et d’autres à la sensibilité de l’homme qui hurle ses sentiments, ce guerrier qui, quand il aime une fois, aime pour toujours.

Un moment de grâce au piano avec Jade Bruneau, Marc-André Perron, Sarah Villeneuve-Desjardins et Noémie Godin-Vigneault. © Annie Diotte

Lorsque Jenny (Jade Bruneau) s’étend sur le piano et que le bon gars (Simon Fréchette-Daoust) entame les premiers mots de la célèbre Tu m’aimes-tu?, c’est toute la salle qui vibre au même diapason. Et il s’agit, sans l’ombre d’un doute, du moment fort de la soirée.

La révélation : Steven Lee Potvin, le talentueux bum. Celui qui roule sa bosse depuis 10 ans ne rate jamais une occasion d’épater la galerie, et il ne saurait davantage briller que sur ces planches. Les gens qui n’ont pas eu la chance de le découvrir jusqu’ici seront happés par son naturel hypnotique et son charme renversant, qui donnent envie d’être « un chèque en blanc à [s]on nom ».

Steven Lee Potvin, interprétant Le bum, celui qui sort du lot. © Annie Diotte

La musique comme bouclier de résistance 

Mariant douceur et fracas, ces êtres reclus agrippent leurs armes par la voix. Lorsque tout s’écroule, les mots peuvent toujours tenir le fort. Ce qui frappe, c’est l’originalité avec laquelle les paroles des chansons sont mises à contribution du récit. Parfois parlées, souvent chantées, elles servent de fil invisible à tout ce monde en feu. Le public n’a pas l’impression de se laisser gaver par un répertoire tapissé sur une scène pour en faire un spectacle. Le tout est rigoureux, utile et intelligemment porté.

Le timbre unique de Richard Desjardins est difficilement imitable, et ce n’était assurément pas le souhait de l’équipe. On reconnaît chacun des airs, chacune des strophes, mais l’univers a été réinventé à la sauce plus que digeste du TOO.

Le Boomtown Café s’allume dans la pénombre, décor familier pour les mélomanes de Desjardins, sous une ligne de crête embrasée. © Annie Diotte

On ne passe pas à côté des chansons incontournables (Jenny, Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours et Y va toujours y avoir), sans pour autant rester sur l’évidence. La sublime Elsie, de l’album L’existoire, une déclaration amoureuse qui dresse le poil sur les bras, est mise de l’avant au milieu du spectacle. Donner accès aux textes plus confidentiels, ou moins connus du grand public, renforce l’unicité de ce projet, qui ne fait que s’inspirer librement d’une œuvre très riche.

Pour les mélomanes qui trimballent les mots du célèbre artiste de la chanson dans leurs valises, il peut être désolant de ne pas pouvoir chanter jusqu’à la fin. Bien que certaines pièces musicales soient offertes en intégralité, d’autres ne sont sifflées qu’en partie. Mais, dites-vous que le répertoire complet nécessiterait une journée de théâtre à la Robert Lepage. Des choix doivent être faits.

Le violoncelliste Stéphane Tétreault offre une présence singulière dans le spectacle.
© Annie Diotte

La présence discrète, mais habitée, des deux musiciens Marc-André Perron (piano) et Stéphane Tétreault (violoncelle) enrobe toute la beauté qui émane de cette forêt remplie de vie.

Hormis une fin qui s’étire au lieu de s’éteindre, L’effet Lisa réussit à garder l’auditoire captif du premier souffle à la dernière note. On sort de la salle du Centre culturel Desjardins de Joliette avec, dans ses poches, les cendres d’un peuple. La compagnie offre, une fois de plus, l’un des meilleurs théâtres musicaux que le Québec ait connus.

L’effet Lisa

Avec Noémie Godin-Vigneault, Jean-François Casabonne, Geneviève Alarie, Steven Lee Potvin, Sarah Villeneuve-Desjardins, Jade Bruneau, Simon Fréchette-Daoust, ainsi que Marc-André Perron au piano et Stéphane Tétreault au violoncelle. Équipe de création complète : Mise en scène, collage et adaptation Jade Bruneau d’après l’œuvre de Richard Desjardins. Texte original Philippe Robert. Direction musicale et arrangements Marc-André Perron. Création musicale et harmonies vocales Jade Bruneau, Simon Fréchette-Daoust et Marc-André Perron. Assistance à la mise en scène et régie générale Marilou Huberdeau. Encadrement et dramaturgie du mouvement Penélope Desjardins. Direction vocale Chris Barillaro. Décor et accessoires Félix Plante. Costumes Sébastien Dionne. Assistance aux costumes Sarah Balleux. Couturière Priscillia Collin. Maquillages Véronique St-Germain. Coiffures Kathleen Gravel. Éclairages Maude Serrurier. Projections vidéos Keven Dubois. Sonorisation Martin « Plumo » Lessard. Sonorisation en alternance Simon Fleury. Régie générale en alternance Émilie Potvin. Direction technique, machiniste et habilleuse Alexe Morissette. Direction de production, codirection générale Jade Bruneau et Stéphanie Morin. Direction administrative Stéphanie Morin. Codirection artistique Jade Bruneau et Simon Fréchette-Daoust.

Présenté du 10 juillet au 1er août au Centre culturel Desjardins de Joliette, du 6 au 23 août au Carré 150 de Victoriaville, et du 15 septembre au 10 octobre à La Bordée avant de partir en tournée jusqu’en 2027.

Pierre-Luc Gagné

À propos de

Pierre-Luc Gagné est né à Rimouski, quelques mois avant le référendum de 1995. Il étudie en travail social au cégep de Rimouski avant que l’appel de l’Art le dirige vers les lettres et le cinéma à l’Université. En plus de travailler à l’Université Laval, il écrit un peu partout, souvent. Son activité créatrice s’intéresse aux formes de l’intime. Il a publié plusieurs livres aux éditions Hamac et aux éditions de L’instant même. Depuis qu’il est apte à payer pour aller au théâtre, il s’amuse à aller voir la même pièce plusieurs fois. Pour lui, il n’y a pas de doute, aimer, c’est en vouloir encore, et chaque moment apporte son lot de questions. Il écrit pour JEU depuis 2026.