Critiques

La femme ordinaire chevauchant un orignal : le banal à califourchon sur le réalisme magique

Julie Roussel (Annabelle-orignal) dans le frigidaire devenu voiture accidentée et Éric Robidoux (narrateur). © Laurie Cardinal

Le Théâtre du Bic nous offre le texte un peu atypique de l’autrice mitissienne Stéphanie Pelletier, un texte bien ciselé entre la poésie et l’humour, un texte où le quotidien rejoint le plus grand que nature.

D’entrée de jeu, sur la scène, le territoire familier du Bas-du-Fleuve, arbres, rochers, billots, foin, au centre duquel un grand réfrigérateur transgresse le réalisme scénographique. Et c’est devant cet appareil usuel que l’autrice enclenche le, ou plutôt les récits qui lui permettront d’aborder « les millions d’univers que les êtres humains portent en eux », comme elle le précise dans le programme.

Anne Trudel (Annabelle-frigidaire) se demandant quoi faire pour souper. © Laurie Cardinal

Et si…

Annabelle, une femme ordinaire, mère de deux enfants, amoureuse de son chum, se retrouve, comme tous les jours, devant son réfrigérateur : va-t-elle cuisiner des restants ou aller à l’épicerie ? Indécise, elle se déchire, se scinde en deux, et nous suivrons alors les univers parallèles d’Annabelle (Anne Trudel), qui mitonnera un vide-frigo et d’Annabelle (Julie Roussel), qui part pour l’épicerie. Le choix de l’une ou de l’autre transformera leur vie, mais aussi celle de leurs proches, des gens et, pour l’une d’elles, de l’orignal, qu’elles croiseront.

Il n’y a donc pas de trame unique, même si tout part des deux choix possibles d’Annabelle. Car le texte nous entraine aussi vers les réalités parallèles de différents personnages (le vieux monsieur, le petit caissier, leur beau-frère, Gaétan) en plus de raconter les changements provoqués par les évènements ou accidents vécus par les deux Annabelle. Stéphanie Pelletier joue habilement avec l’idée que la prolifération des décisions que nous prenons, de la somme infinie des univers parallèles que cela suggère, afin de nous parler, viscéralement, poétiquement et concrètement des mille et une joies et douleurs de la vie humaine : la maternité, l’amour, la mort, la vieillesse, l’écoanxiété, l’accomplissement, la liberté…

Maxence Pelletier-Beauchesne (le p’tit caissier) en panne dans la fumée des feux de forêt. © Laurie Cardinal

Un texte atypique

Le public est guidé par un narrateur (Éric Robidoux) qui, tout le long du spectacle, explique, précise, fait les liens entre les mondes, et ce, avec brio. Et dans ces différents univers, on nous offre de courtes scènes à deux, ou plus, beaucoup de monologues, des chansons et airs de violons. Des scènes et monologues souvent liés aux deux destins des Annabelle, mais parfois seulement aux rencontres ou aux regards éphémères et pourtant bouleversants que nous croisons parfois. Je pense à ce regard du jeune caissier qui ébranle le vieux monsieur alors qu’il vient de lui dire une banalité : « T’es jeune, t’as toute la vie devant toi. » Cette phrase met le jeune en colère et, plus tard, il nous racontera sa peur de l’avenir, son exaspération devant de telles phrases… Et le vieux, obsédé par ce qu’il a vu dans les yeux de ce garçon, prendra la décision de ne plus « mourir éternellement » dans sa résidence pour aînés autonomes, « quelque part à côté de la vie ».

Jacques Leblanc (le vieux monsieur) en route pour l’épicerie. © Laurie Cardinal

Les interprètes soutiennent avec chaleur, émotion et humour tous ces moments de vie, toutes ces réflexions, colères, fatigues, résistances, joies transmises par le texte. Le public rit. Le public ressent. Le public se reconnaît dans l’un ou l’autre.

Ma seule petite réserve concerne le travail de scène. J’ai eu l’impression qu’il y avait un tel respect du texte, une telle conviction qu’il se suffisait à lui-même qu’au moment de mettre en scène, on n’avait pas osé mette le grain de sel nécessaire pour éclairer les liens entre tous les univers abordés, pour mettre en lumière les choix et moments charnières. Le public n’est pas homogène, n’a pas le même regard, le même bagage pour capter un spectacle de théâtre. Il me semble qu’on nous a un peu laissés à nous-mêmes pour voir, déceler, comprendre les liens et les moments charnières (par exemple, ce regard du petit caissier), ou les choix déchirants.

Mais au final, cette pièce nous apporte rires, émotions et réflexions sur notre monde et les mondes possibles qui nous habitent, en suscitant notre imagination.

Éric Robidoux, Jacques Leblanc, Maxence Pelletier-Beauchesne, Simon-François Poirier, au chalet. Est-ce qu’on achète une bière parce qu’on l’aime ou parce que tout le monde l’aime ? © Laurie Cardinal

La femme ordinaire chevauchant un orignal
Texte : Stéphanie Pelletier. Mise en scène : Marie-Hélène Gendreau. Jeu : Julie Roussel, Éric Robidoux, Anne Trudel, Jacques Leblanc, François-Simon Poirier, Maxence Pelletier-Beauchesne. Assistance à la mise en scène : Catherine Mathieu. Décor, costumes et accessoires : Julie Lévesque. Maquillage, coiffure et assistance à la scénographie : Béatrice Lecomte-Rousseau. Environnement sonore : Antoine Létourneau-Berger. Lumière : Émile Beauchemin. Direction de production : Valérie Côté. Direction technique : François Rousseau-Durand. Régie : Laurie Arbour-Bérubé. Ébénisterie et construction : Nicolas Gagnon de l’Atelier Tourniquet. Présentée au Théâtre du Bic jusqu’au 15 août 2026.