De passage à Montréal à l’occasion des représentations de Lumières, lumières, lumières données au Théâtre Denise-Pelletier, l’administrateur général de la Comédie-Française, M. Clément Hervieu-Léger ainsi que Mme Chloé Fricout, attachée culturelle du Consulat général de France à Québec, ont été reçus par la direction de JEU (Enzo Giacomazzi et Eva Becmeur) pour une rencontre autour du spectacle imaginé par Florent Siaud et des enjeux de coopération France-Québec.
Enzo Giacomazzi – Vous avez été nommé administrateur général en août 2025, succédant ainsi à Éric Ruf, quels liens entretenez-vous avec l’aventure de Lumières, lumières, lumières, dont vous avez hérité ?
Clément Hervieu-Léger – Cela a été facile, parce que nous avons des goûts communs avec Éric et nous nous entendons très bien, nous étions dans la troupe ensemble, pendant plusieurs années. En clôture de cette saison au Studio-Théâtre, il y avait ce projet, Lumières, lumières, lumières, que j’ai pu accompagner de la présentation des maquettes jusqu’à la première.
Paradoxalement, si je ne l’ai pas choisi, ce spectacle est pourtant très représentatif, voire emblématique, du projet qui peut être le mien pour la Comédie-Française. D’abord, je souhaite donner toute la place – qui doit être la leur – aux autrices. Si on a beaucoup parlé de la place des artistes femmes sur nos plateaux, notamment des metteuses en scène, on a un peu oublié les autrices. Pourtant, elles ont été invisibilisées pendant des siècles, même dans le répertoire de la Comédie-Française. Dans la première saison que je programme, il y a une place prépondérante donnée aux autrices du 20e et 21e siècle : Marguerite Duras, Leïla Slimani, Marie NDiaye, Annie Ernaux, Simone de Beauvoir, Ananda Devi ou encore Nathalie Sarraute.
L’autre raison pour laquelle le projet de Florent Siaud est représentatif de ce que je souhaite également concerne les partenariats. Je ne crois pas que, dans les temps à venir, la Comédie-Française puisse simplement se dire qu’elle se suffit à elle-même.
Ma mission est d’abord de faire en sorte que cette maison, qui est en activité sans discontinuer depuis sa création en 1680[1], continue de l’être et, pour ça, elle doit être en phase avec le monde contemporain. Une Comédie-Française qui serait hors du monde, n’a plus aucune raison d’être. Aujourd’hui, on voit bien que le monde de la culture se transforme (mutualisation, coconstruction, coproduction, coréalisation…) et je crois profondément qu’on ne fera rien tout seul. Je pense que c’est aussi comme ça que la Comédie-Française a gardé le souffle qui est le sien.
Enzo Giacomazzi – Est-ce à dire que vous imaginez déjà d’autres projets de coconstruction dans les prochaines saisons ?
Clément Hervieu-Léger – Dans le projet que j’ai présenté et sur lequel m’a nommé le Président de la République, j’ai imaginé de grandes collaborations avec des institutions sœurs comme le Louvre, la Bibliothèque nationale de France, l’Opéra de Paris, mais aussi avec des modes d’organisation du théâtre un peu différents avec des créations, notamment avec le Centre Dramatique National à Lorient. Le projet de Florent Siaud est différent, puisque c’est une coproduction avec une compagnie et je trouve ça formidable.
Avant de prendre mes fonctions et tout en étant à la Comédie-Française, je dirigeais la Compagnie des Petits Champs avec Daniel San Pedro, en Normandie. Pendant 15 ans, nous avons joué à la fois sur les scènes les plus importantes de France, mais également dans des lieux non dédiés, pour mieux rejoindre les publics. Cette aventure m’a donné un ancrage et un rapport à la réalité de ce métier singulier : j’ai toujours eu un pied à la Comédie-Française, un pied dehors. Cela m’a permis notamment d’être au contact d’une réalité de territoire, une réalité de la construction et du montage des productions.
Toutefois, au-delà de mon parcours personnel, je pense que, face à la recomposition du paysage théâtral français à laquelle on assiste, nous sommes confrontés à un modèle qui s’essouffle. Ce n’est pas seulement une histoire de réalité budgétaire que le pays connaît et qui frappe de plein fouet la France comme le Québec. C’est d’ailleurs ce que je mesure en rencontrant les différents acteurs et actrices de la scène québécoise depuis mon arrivée. Bien sûr qu’il y a des réalités financières, mais indépendamment de ces questions, nous arrivons à la fin d’un cycle de la décentralisation théâtrale de l’après-guerre. Je crois que si ce modèle a contribué à un maillage formidable du territoire théâtral français; maintenant, la question est : comment recompose-t-on tout cela à la lumière du nombre de propositions, mais aussi du peu de diffusion? Parce que la question, c’est bien celle-là.
Il faut bien voir que, pendant ce grand phénomène de décentralisation d’après-guerre, la Comédie-Française s’est tenue très loin, pour des raisons politiques, de cette révolution interne. Aujourd’hui, il m’apparaît que la Comédie-Française doit prendre toute sa part dans cette recomposition, non pas en prenant la place, mais en étant notaire. On le sait, la Comédie-Française a une force d’attraction et d’attractivité unique. Donc, c’est en tendant la main qu’on peut créer des choses.
Je digresse, mais tout ça nous ramène à Florent [Siaud], pour dire que les modèles que j’avais imaginés avec les CDN se sont retrouvés, dans l’idée, avec le projet de Florent qui les a ramenés avec sa compagnie. Et je trouve ça formidable.

Enzo Giacomazzi – En quoi le fait de créer un projet avec une compagnie indépendante change-t-il les choses ?
Clément Hervieu-Léger – C’est encore plus novateur en réalité, car les deux se servent l’une et l’autre, c’est-à-dire que nous n’aurions jamais pu faire cette tournée au Québec, en Ontario et en Colombie-Britannique, sans la connaissance du territoire de Florent Siaud et de la confiance des partenaires d’ici envers lui. D’un autre côté, sans doute que ces 30 dates de tournée n’auraient peut-être pas vu le jour de cette manière-là, sans ce que représente la Comédie-Française.
J’ai participé à la dernière tournée de la Comédie-Française à Montréal avec Lucrèce Borgia[2]. C’était une très grosse production, nous étions très nombreux. Ce qui est beau avec Lumières, lumières, lumières, c’est la démonstration qu’on peut faire autrement. La Comédie-Française n’est pas moins bien représentée parce qu’elle vient avec un spectacle plus léger que les grandes formes de théâtre classique telles qu’on peut les connaître. C’est un spectacle qui est d’une exigence artistique absolue, d’une audace littéraire tout à fait remarquable, où le niveau de jeu de la part d’Aymeline Alix et Florence Viala est étourdissant.
Enfin, avec ce projet et cette tournée, on accomplit notre mission. Nous allons vers des publics qui sont éloignés de nos scènes, notamment à cause des distances géographiques très grandes.
Enzo Giacomazzi – En présentant un texte d’Evelyne de la Chenelière, une autrice québécoise, n’y a-t-il pas aussi une volonté de défendre les langues françaises, et non plus seulement la langue de France ? Peut-on parler d’un enjeu politique sous-jacent dès lors que le spectacle est présenté dans des contextes où l’usage du français est minoritaire ?
Clément Hervieu-Léger – C’est un projet exemplaire. Dans le dossier que j’ai présenté avant ma nomination, j’ai imaginé un projet avec l’île de la Réunion, qui présente de grandes similitudes avec la coproduction de Lumières, lumières, lumières. Nous allons coconstruire un spectacle avec le Centre dramatique national de l’océan indien (CDNOI), le MobilTéat, qui est connu pour son concept de théâtre itinérant en conteneurs. Les territoires ultramarins ont été les grands oubliés de la communauté française.
La Comédie-Française n’y est pas allée depuis les 20 dernières années, il est temps de le faire, sans pour autant oublier d’être à l’écoute de la langue française. Cette dernière est traversée par les questions du créole, par des thématiques qui sont propres à la question de l’île. C’est pour cela que c’est le texte La Fournaise d’Ananda Devi, autrice mauricienne, qui sera présenté à La Réunion, à Mayotte et à Maurice, par la Comédie-Française.
C’est exactement la même logique qu’avec le texte d’Evelyne de la Chenelière. C’est très important que la Comédie-Française joue une autrice québécoise et soit à l’écoute des langues françaises, qu’elle regarde ces auteurs et ces autrices, qu’elle ne soit pas hors-sol. Mon devoir est d’en faire la preuve et au-delà, évidemment, des scènes parisiennes ou du territoire français, mais dans l’espace de la francophonie.

Enzo Giacomazzi – Est-ce qu’un projet comme celui de Lumières, lumières, lumières ou comme celui que vous mènerez avec le CDNOI encourage la Comédie-Française à inventer de nouveaux protocoles de production, ou de nouvelles manières de créer ?
Clément Hervieu-Léger – L’opérateur de cette tournée, c’est la compagnie de Florent Siaud, assurément. De la même manière, celui de la tournée à la Réunion sera le CDNOI. Ce qui change la donne, de par les accords internes à la Comédie-Française – et je ne porte pas de jugement sur cela – ce sont les coûts financiers. La Comédie-Française est un théâtre qui coûte cher à faire tourner. Le Studio-Théâtre nous offre une liberté plus grande pour penser des modèles de tournée un peu différents, avec des spectacles qui sont de taille plus modeste.
En ce moment, nous avons le seule-en-scène de Françoise Gillard, L’Événement, écrit par Annie Ernaux, qui tourne à l’étranger. C’est une toute petite équipe de tournée qui est actuellement à Chypre et qui se rendra ensuite à Princeton, New York, Vancouver, Mexico… Nous n’aurions pas pu faire cela si le spectacle n’avait pas été créé au Studio-Théâtre.
Tout comme pour le texte d’Evelyne de la Chenelière, celui d’Annie Ernaux pose la question de la représentation des femmes sur un plateau, mais aussi la manière avec laquelle on les considère et dont on les représente en scène. Et même s’il y a des endroits au Mexique dans lesquels on ne peut pas aller, parce que l’avortement n’est pas légalisé, on pose les questions autrement. À ce moment-là, j’ai le sentiment que la Comédie-Française fait toute sa part.
La Comédie-Française n’a jamais été un lieu de consensus, quoi qu’on en pense. Je me bats pour un théâtre engagé, ce qui ne veut pas dire un théâtre militant, ce n’est pas la même chose. Je crois qu’on peut raconter le monde, aider à l’éclairer, prendre part à des débats esthétiques, intellectuels, sociaux et sociétaux, sans forcément être sur un modèle militant.
Enzo Giacomazzi – Les critiques françaises furent dithyrambiques, les représentations parisiennes complètes, comment appréhendez-vous les attentes du public québécois et canadien ?
Clément Hervieu-Léger – Cela a donné une certaine saveur à cette tournée, une impatience assez géniale. Il y a une double rencontre qui se produit : le public rencontre la Comédie-Française, mais la Comédie-Française, grâce à Aymeline Alix et Florence Viala, rencontre le Québec et le Canada de manière plus large que ce qu’elle a fait jusqu’à présent.
Enzo Giacomazzi – Chloé Fricout, vous êtes attachée culturelle pour le service de coopération et d’action culturelle du Québec au Consulat général de France à Québec, quel est votre regard concernant l’accompagnement de ce spectacle ?
Chloé Fricout – Je pense qu’on est face à une proposition où l’artistique, tant dans son texte, sa mise en scène, que dans son déploiement sur le territoire, correspond tout à fait à ce que nous souhaitons encourager avec le Consulat. Avoir cette tournée qui permet la rencontre de plusieurs territoires est un vrai régal, pour nous. C’est un projet exemplaire sur les enjeux de coopération : le texte d’une autrice québécoise joué en France par des comédiennes françaises qui incarnent l’excellence de la culture française, avec des modalités de coopération qui correspondent, selon moi, aux services culturels offerts par le Consulat. On doit montrer à quel point cela fonctionne.
Il y a quelques mois, nous avons commandité une enquête pour mieux comprendre le rapport des Québécois et Québécoises à la culture française afin d’identifier nos moyens d’action. Nous avons sondé des personnes âgées de 15 ans et plus et le résultat est que toutes ces personnes ont un a priori positif sur la France, sans pour autant en connaître les raisons ou, pour les plus jeunes générations, être en mesure de citer des exemples clairs, comme des artistes qui pourraient susciter une envie de la France.
Avec ce spectacle, Florent Siaud devient, pour nous, un porteur de projet qui défend cette idée de se déplacer dans les territoires, pour montrer, proposer une réalité de la création artistique française. C’est extraordinaire, parce que les résultats du sondage montrent que plus on s’éloigne des grands centres, moins les personnes ont cette possibilité de rencontrer une forme artistique française.
Le projet devient un point d’appui dans notre rôle de Consulat. Nous pouvons alors initier la rencontre entre les partenaires, offrir du temps pour que les contacts puissent s’établir.
Clément Hervieu-Léger – C’est vrai qu’il faut le rappeler, nous avons bénéficié du temps long. Cela fait des années que Florent Siaud mène, à son échelle, une forme de coopération avec une compagnie conventionnée en France et soutenue en même temps ici avec différents projets. Cette manière d’avancer avec opiniâtreté et enthousiasme lui ouvre des portes, c’est certain. Il a une compréhension, je crois, intime des enjeux des deux côtés de l’océan. Sa connaissance a été, pour la Comédie-Française, un gain de temps très précieux.
Chloé Fricout – J’ajouterais que ça démontre à quel point il est important de soutenir les jeunes générations, et ce, dès les études. Florent Siaud a construit sa trajectoire actuelle à travers une découverte du Québec, au moment de ses études supérieures. Lorsqu’on étudie et qu’on est ouvert à la découverte, on voit ce que ça donne sur le temps long. C’est un vrai engagement envers la jeunesse qu’il faut avoir.
Clément Hervieu-Léger – En réalité, ce qu’on essaie de faire, c’est aussi de construire l’avenir, bien au-delà de nous. J’ai un mandat qui s’arrêtera, mais la Comédie-Française, elle, se poursuivra, je l’espère, encore très longtemps. C’est une maison qui vous rend très humble. Vous vous inscrivez dans une histoire qui vous dépasse complètement, mais en même temps, vous vous inscrivez dans une lignée, et donc vous entrez dans cette histoire.
J’ai été nommé 533e sociétaire, c’est-à-dire qu’entre la première sociétaire Catherine De Brie de la troupe de Molière jusqu’à moi… il y a 532 personnes, c’est peu et c’est étonnant comme sentiment de faire partie de ce petit nombre-là. Alors, maintenant, avec la place que j’occupe, j’ai à cœur de faire en sorte que cette histoire se poursuive en créant des ponts, des passerelles, en imaginant tous les liens possibles, car nous ne sommes plus dans le même monde.
La Comédie-Française est une machine à créer des souvenirs inoubliables et j’ai le sentiment que c’est aussi ce qui se passe pour les spectateurs et spectatrices qui voient le spectacle en ce moment. Le public d’ici est en train de se créer des souvenirs avec la Comédie-Française, de constituer la mémoire d’un moment qui, je le crois, sera important dans l’histoire de notre institution. Je trouve ça très beau.
Lumières, lumières, lumières
Une coproduction de la Comédie-Française et des Songes turbulents présentée à la salle Fred-Barry du 2 au 19 septembre, au Domaine Cataraqui de Québec en lecture publique le 7 septembre, au Théâtre de la ville de Longueuil le 22 septembre, au Théâtre le Trillium d’Ottawa du 24 au 26 septembre, à Saint-Mathieu du Parc en lecture publique le 27 septembre, au Centre des arts de Baie-Comeau le 30 septembre, au Théâtre du Bic de Rimouski le 3 octobre, au Théâtre La Rubrique de Saguenay le 7 octobre et au Théâtre La Seizième de Vancouver du 14 au 18 octobre 2026. Le spectacle a été créé au Studio-Théâtre de la Comédie-Française à Paris en mai 2026.
Administrateur général de la Comédie-Française, Clément Hervieu-Léger est comédien, metteur en scène et pédagogue. Formé au Conservatoire du Xe arrondissement de Paris, dans la classe de Jean-Louis Bihoreau, il joue à la Comédie-Française pour la première fois en 2000 dans L’Avare de Molière par Andrei Serban. Il entre dans la Troupe en 2005 et en devient le 533e sociétaire en 2018. Il est sociétaire honoraire depuis le 1er janvier 2026. Clément Hervieu-Léger enseigne le théâtre à l’école de danse de l’Opéra national de Paris. Il préside le conseil d’administration du Malandain Ballet Biarritz depuis 2026 et la Société d’Histoire du Théâtre depuis 2021. Il est nommé chevalier dans l’ordre national du Mérite.
[1] Fondée par Louis XIV le 21 octobre 1680, la Comédie-Française est en premier lieu une troupe permanente de comédiennes et comédiens : elle est la plus ancienne au monde, en toujours activité.
[2] La mise en scène de Denis Podalydès fut présentée au Théâtre du Nouveau Monde, du 25 juillet au 4 août 2017, dans le cadre des célébrations du 375e anniversaire de Montréal.




