Christine Beaulieu dans le décor luxuriant de Jardin ©Marlène Gélineau Payette
Critiques

Jardin : Frontières photosynthétiques

Après leur expulsion du jardin d’Éden, Adam et Ève ont troqué leur nudité solaire pour une honte perpétuelle, et leur unicité avec la nature pour une béance sans retour. Quelques années plus tard, à un carrefour du Centre-Sud, voici que le couple originel se retrouve enfin, sans souvenir humain des événements. Mais leurs corps, eux, se reconnaissent – et monte la sève dans leurs cœurs de chair.

Evelyne de la Chenelière et Daniel Brière réunissent une fois de plus leurs talents pour créer ce luxuriant spectacle qui étire l’été et la flore québécoise jusqu’en ce début de saison culturelle. Après tout, faut-il absolument tracer une impénétrable frontière entre les deux ? C’est justement là le leitmotiv de la pièce : repenser les barrières synthétiques qui semblent immuables, remettre en question le rapport de domination qui sous-tend nos liens entre êtres vivants, percevoir la valeur d’autrui même sans l’existence d’un point commun.

Première frontière : la scène et le public. On circule dans un Espace Libre paré de nature, d’un côté à l’autre de la scène et en alternant entre la station debout et le (rare) avantage d’un banc. On y rencontre parfois les comédiens et la comédienne, aussi, qui ne font que passer… Lyndz Dantiste (Adam) et Christine Beaulieu (Ève) évoluent d’un bout à l’autre de la passerelle gazonnée, s’ébattent sur la scène et à côté, dansent et chantent, prennent parfois racine, mais jamais pour longtemps. On suit le couple sur plusieurs années, plusieurs décennies peut-être, à travers ses variations de passion et d’illusions, ses « évitements et ses voies de contournement ».

Christine Beaulieu et Lyndz Dantiste se toisent de part et d’autre d’un matelas nu posé à même l’herbe – seul vestige domestique dans cette scénographie qui a englouti tout mobilier sous la végétation. © Marlène Gélineau Payette

Aime ton Prochain…

Peter Trosztmer incarne le voisin, à la fois le Prochain et la tentation originelle, un être mystérieux et aphone, libre d’ancrage social et de langage, un homme d’apparence humaine mais qui tient peut-être davantage du végétal – deuxième frontière. De temps à autre, il crée des micro-intermèdes, tantôt en jardinant (gare aux jets d’eau !), tantôt en incarnant de saisissants tableaux à l’esthétique biblique, ou encore en assurant une sympathique animation auprès du public. Car ce dernier n’est pas seulement encouragé à participer, il est activement sollicité.

Jardin rassemble des concepts pertinents, mais qui restent en surface : écologie, critique de la mysoginie et du colonialisme, liberté de l’humain, respect de la planète… On y philosophe avec gravité mais bonne humeur sur la part de nous qui réside en l’autre, et vice versa, réclamant à intervalles réguliers une « nouvelle cosmogonie ».

La pièce fait évoluer Lyndz Dantiste (Adam) vers une fusion grandissante avec le végétal. © Marlène Gélineau Payette

On retrouve dans Jardin les échos d’un spectacle de Michelle Parent présenté aux Écuries en 2023, adapté d’un texte de Nancy Huston. Discours comparable sur l’espèce humaine et son rapport à la nature, récit de soi par l’humanité, plantes sur scène et… chanson de Joe Bocan. Mais là s’arrête la comparaison : autant L’Espèce fabulatrice s’adressait à l’intellect, autant Jardin caresse les sens, l’humour et l’élan ambulatoire de l’humain qui se laisse prendre au jeu. Et qui s’imbibe de l’atmosphère humide saturée d’odeurs de forêt, transporté par la conception sonore de Jérôme Minière. De temps en temps, une ombre passe, rendue palpable par les éclairages à la fois précis et vaporeux de Lucie Bazzo. Ces memento mori constituent un rappel de notre mortalité, qui permet, nous dit-on, de faire sens de notre existence humaine. Troisième frontière.

Les éléments disparates du spectacle – le décor foisonnant, l’engagement ultra dynamique entre scène et public, le discours aux accents solennels – auraient bien pu partir chacun de son côté sans fusionner. Mais c’est grâce aux trois interprètes que naît réellement l’étincelle. Et ce sont eux et elle qui embrasent la proposition, par leur jeu réellement prenant, par leur complicité et par la séduction singulière que chacun et chacune exerce à sa manière.

Lyndz Dantiste (Adam) et Christine Beaulieu (Eve) glissent un instant de chanson populaire dans cet univers botaniste © Marlène Gélineau Payette

Le latin et les références à Saint-Augustin ne servent pas à décourager le public, mais à préciser l’ennemi à abattre : une conception de l’Homme (où le masculin inclut le féminin) austère et inflexible, un rapport de colonisation et d’exploitation avec l’Autre et la nature, une archaïque pensée binaire. Et si le propos est quelque peu décousu, il ne manque pas de charme et se laisse suivre gentiment, le long de ses méandres, comme une abeille ivre de pollen.

 

Jardin

Texte : Evelyne de la Chenelière. Mise en scène et design régénératif : Daniel Brière. Assistance à la mise en scène : Alexandra Sutto. Jardinier : Augustin Binette. Costumes : Ginette Noiseux. Éclairages : Lucie Bazzo. Conception sonore : Jérôme Minière. Maquillages et coiffures : Véronique St-Germain. Régie : Alexandra Sutto et Jean Gaudreau. Direction technique : Clara Desautels et Rébecca Brouillard. Avec Christine Beaulieu, Lyndz Dantiste et Peter Trosztmer. Une production du Nouveau Théâtre Expérimental en collaboration avec la Société écocitoyenne de Montréal, le Jardin botanique de Montréal, Écomusée du fier monde, Lespacemaker, Sentier Urbain et Voies culturelles des Faubourgs, présentée à l’Espace Libre jusqu’au 26 septembre 2026.

 

Peter Trosztmer (le Voisin) esquisse avec Lyndz Dantiste (Adam) une gestuelle peut-être empruntée au taï-chi, sous le regard de Christine Beaulieu (Ève) © Marlène Gélineau Payette
Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel

Caroline Coicou Mangerel est critique de théâtre, traductrice et chercheuse. En plus d'écrire pour JEU depuis plusieurs années, elle est membre de la rédaction du magazine Circuit. Passionnée par les interactions complexes entre langues et cultures, elle explore les questions identitaires, les expériences migrantes et les littératures diasporiques. Docteure en sémiotique, elle collabore avec l'UQAM, l'UQTR et l'Association for Translation Studies in Africa.

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