Le visage de James Phillips maintient tout au long de la pièce ces expressions intenses. ©Mathieu Doyon
Critiques

Hors d’œuvre : L’horreur dissimulée mais jouissive

Hors-d’œuvre, présentée en première mondiale à La Chapelle, est un solo interprété par James Phillips, et chorégraphié par Catherine Gaudet. Phillips, qui est l’idéateur du projet, incarne un personnage à la fois attendrissant et dérangeant. Il devient submergé par des pulsions de dépassement de soi et de désir d’être vu, au point d’en oublier sa propre survie.

Dans une boite noire dépouillée, sept petites lampes rectangulaires sur trépieds délimitent un espace de jeu circulaire. Cette conception d’Hugo Dalphond n’est pas sans rappeler des installations d’éclairage d’influenceur·euses. Ces lumières vont aussi permettre des transitions tranchantes et rapides.

L’ambiance austère de la scène est adoucie par quelques peluches timides disposées en fond de scène. Le personnage de Phillips apparaît, grâce à la magie du théâtre, et est cet être hybride entre le bouffon, l’enfant et le danseur. Le corps de Phillips est lui aussi dépouillé : vêtu d’un caleçon gris, de bas blancs et des bracelets de sport bleu. En revanche, sa musculature et sa peau tatouées va parfois contraster avec la naïveté de son personnage, qui a la plupart du temps les yeux écarquillés, fixés dans le vide, et la bouche ouverte aux incisives proéminentes.

Le corps musclé et tatoué de James Phillips, qui contraste avec l’univers enfantin de son personnage.©Mathieu Doyon

Le vocabulaire de la répétition

La danse est fidèle aux œuvres précédentes de Gaudet en ce qui concerne la répétition des gestes. Phillips se balance d’un pied à l’autre presque tout au long de la pièce et enchaîne des variations de « step touch » élaborées qui épuisent et font dégouliner le corps de sueur. Il exécute ces répétitions avec une redoutable force et une résistance renouvelée, tel le lapin d’une marque de pile dont nous tairons le nom.

Cet épuisement propre à certaines pièces de Gaudet, qui semblaient viser une sublimation de l’être ou une joie convulsive, n’a pas cet objectif ici. Les gestes ne sont pas répétés dans une boucle infinie et sont plutôt parfois brisés. Cela provoque de légères chutes de tension, et de notre attention par le fait même. La trame sonore amplifie cette sensation, et est une répétition sans fin d’une chanson mystérieuse, assourdie et résonnante. L’ambiance de cauchemar nous envahit.

James Phillips incarne un personnage hybride entre le bouffon, l’enfant et le danseur. ©Mathieu Doyon

L’ennui s’installe aussi à un certain moment. Et il est parfois malaisant de voir ce personnage se démener à tenter d’attirer notre attention, et ne pas complètement réussir. Après cette fatigue accumulée, à force de regarder ces répétitions, un point de rupture confirme la finesse de cette création.

L’épuisement qui fait peur

La répétition dans Hors-d’œuvre n’offre pas de sublimation, elle s’arrête et ouvre plutôt la porte à nos peurs et nos plus grandes craintes :  le déraillement lorsqu’on pousse le corps trop loin. Et cette rupture se fait dans un humour noir, comme on le fait dans les bons films d’horreur. Les codes de l’horreur sont subtils et présents dès le début de la pièce. Ils sont cependant amplifiés au fur et à mesure du spectacle, comme la musique qui nous casse les oreilles de plus en plus et comme son visage excité, mais aussi paniqué, qui ne cesse de nous regarder.

Hors-d’œuvre offre une réflexion autre à cet épuisement si souvent représenté en danse contemporaine. Ce n’est pas une voie nouvelle, mais elle résonne avec notre époque de performativité sans limite. Et on retrouve dans cette pièce cette satisfaction cathartique de voir un corps s’acharner sur un objectif, même si on sait que cela peut mener à sa perte. Une critique de l’excès, qui continue d’être pertinente aujourd’hui.

Hors d’œuvre

Idéateur du projet, collaborateur et interprète : James Phillips. Lumières : Hugo Dalphond. Conseillère dramaturgique et direction des répétitions : Sophie Michaud. Accessoires : Anne-Sara Gendron. Chorégraphie : Catherine Gaudet. Théâtre La Chapelle jusqu’au 26 septembre

Emmalie Ruest

Emmalie Ruest

Journaliste et artiste en danse, Emmalie Ruest œuvre dans ce milieu depuis plus d'une décennie. Elle développe une pratique journalistique pluridisciplinaire, à la fois écrite, vidéo et photographique, cherchant à inventer de nouvelles manières de raconter pour rendre l'information plus vivante et accessible. Elle exerce également comme audiodescriptrice de spectacles chorégraphiques, une pratique qui permet aux publics aveugles et semi-voyants d'avoir accès aux oeuvres.

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