L'uniforme d'écolière de 1998, cloné à l'infini : l'image fondatrice de Britney devient une chaîne de montage, sous l'œil de Guillaume Tremblay. © Yannick MacDonald
Critiques

Enfin te voilà (Britney Spears) : traquer la femme

On nous promettait tout un show! Un show « punk-poétique-pop », que nous dit l’autrice Marie-Hélène Larose-Truchon (La nuit du caribou (2024), Amande-Amandine (2020)). Quelque chose de décalé, qui puisera assurément abondamment dans la culture pop de ce début de siècle. Eh bien, ceux qui cherchent le vent récolteront la tempête. Et la tête risque de vous faire mal à force de chercher du sens dans cet interminable labyrinthe.

Enfin te voilà (Britney Spears), mis en scène par Sébastien David, ouvre la saison 2026-27 de l’Espace Go. Un spectacle presque entièrement féminin (hourra!) écrit par une autrice prolifique et acclamée, livré par des actrices (et un acteur) investies et protéiformes et une équipe de création qui, ma foi, a tout donné. Cette pièce éclatée, composée de douze tableaux, vous en mettra plein la vue, quitte à vous éblouir complètement.

Hôpital, sang et fauteuil roulant : Lula Brouillette-Lucien, Sophie Cadieux et Marie-France Lambert dans une scène évoquant le monde hospitalier comme instrument de la tutelle qui a privé Britney de sa liberté pendant treize ans. © Yannick MacDonald

Qu’on s’y intéresse ou non, qu’on consomme sa musique ou non, à moins d’avoir vécu au fin fond d’une grotte durant les quinze premières années du XXIe siècle, on connaît la princesse de la pop américaine. On sait que cette jeune fille « innocente » est montée au sommet des palmarès, a été adorée, pour ensuite être trahie, traînée dans la fange, traquée, abusée, manipulée et privée de sa liberté. On le sait. Et on a tous ressenti une certaine pitié pour elle. Le système, les hommes, le patriarcat, l’industrie, Hollywood : tous en ont fait leurs choux gras avant de disposer des restes. C’est une histoire qui mérite qu’on s’y attarde, il va sans dire. Un destin tragique. L’Histoire des femmes, en quelque sorte. La mère privée de la garde de ses propres enfants, c’est terrible! Il faut sauver Britney! Oui! Mais… ce spectacle arrive-t-il à la somme de ses ambitions?

Malgré des qualités évidentes et des intentions plus que louables, une impression brouillonne persiste, comme si la production n’arrive pas à aller au bout de ce qu’elle souhaite dire. Qui trop embrasse mal étreint, et le sens s’y dissout. Le spectacle fait du sur-place. Douze tableaux se succèdent mais, même si chacun des tableaux met en scène Britney (Sophie Cadieux, qui se donne corps et âme), tantôt en Vierge Marie, tantôt en Marilyn, en infirmière, en soldate, en Cendrillon, etc., on met constamment en scène le même conflit : Britney qui fuit le patriarcat en complet noir (Guillaume Tremblay, grotesque, dans le bon sens du terme). Plus elle s’enfuit, plus elle est rattrapée, et plus elle s’évade, plus on a l’impression de tourner en rond. De ne pas approfondir ce qui devrait l’être.

Sophie Cadieux en Madone, entourée de mages en complet noir : la pureté de Britney, promesse publique devenue produit dérivé. © Yannick MacDonald

Il y a quelque chose du Road Runner poursuivi par le Coyote; c’est assumé, je crois. Mais dans les cartoons, le jeu est simple : le méchant invente une nouvelle méthode pour attraper sa proie, la proie déjoue le méchant. Le méchant tombe en bas de la falaise. Boum! Et ça recommence… Ici, on a bien le jeu du chat et de la souris, mais il manque le punch final. On se perd dans les multiples références à la pop culture qu’on présente, mais qu’on jette tout de suite après, on nous sert des logorrhées de listes d’objets, des phrases toutes faites qu’on nous répète sans en changer le sens… et on s’épuise à chercher où l’on va – peut-être un peu comme Britney, épuisée de courir sans cesse après la paix.

Les interprètes sont solides. Sophie Cadieux et Guillaume Tremblay s’affrontent et se pourchassent avec la force du désespoir jusqu’à la fin, mais on ne peut passer sous silence Dominique Quesnel et Marie-France Lambert, qui se glissent dans une multitude de personnages, ancrés dans leurs drames malgré la caricature et le caractère souvent parodique des situations dans lesquelles elles se trouvent empêtrées. Elles sont tantôt drôles, toujours justes, et d’une force remarquable. Même quand elles ne font qu’habiter le chœur. Et c’est d’une beauté!

Dominique Quesnel et Sophie Cadieux. Mêmes nattes, deux âges. © Yannick MacDonald

La scénographie, reprenant certains codes d’un show de musique, est efficace. L’empilement d’objets à mesure que les tableaux avancent nous rappelle l’accumulation, la consommation de masse à laquelle la culture populaire nous habitue. La conception des lumières va dans le même sens et sert définitivement le propos de la pièce. Toute la scénographie sert à nous impliquer dans le drame. On y est, les deux pieds dedans!

Finalement, au bout de cette heure quarante d’orgies d’images kaléidoscopiques, de références populaires et de réflexions plus ou moins poussées sur la femme objectivée, on assiste à l’affrontement final, à la Kill Bill, de l’héroïne contre son père, son chum, son manager, son male alpha de marde, et la pièce se termine sur une très belle image de sororité chaude et réconfortante. Et plusieurs spectateurs se lèvent et applaudissent, reprenant les rengaines des succès de l’idole rose bonbon. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, on est aspiré. Qu’on soit fan ou non de la star, quelque chose se passe. On aurait peut-être souhaité qu’une plume aussi brillante que celle de Larose-Truchon creuse davantage les enjeux féministes actuels, qu’elle sache puiser au cœur de cette tragédie moderne plus de matière pour en tirer une véritable épopée pop, sans qu’on ait l’impression de tourner en rond. Mais après, qu’est-ce que j’en sais, moi? Je ne suis qu’un homme, qui plus est, déjà trop adulte pour avoir accroché à Britney quand elle est venue au monde. Peut-être que je n’y connais rien, après tout.

© Yannick MacDonald

Enfin te voilà (Britney Spears)

Texte : Marie-Hélène Larose-Truchon. Mise en scène : Sébastien David. Interprètes : Lula Brouillette-Lucien, Sophie Cadieux, Stéphanie Cardi, Marie-France Lambert, Dominique Quesnel, Guillaume Tremblay. Danseuses : Meihan Carrier-Brisson, Jade Leblanc, Michelle Carolina Lucero Moris, Jane Millette, Marianne Murphy. Assistance à la Mise en scène et Direction de Production : Andrée-Anne Garneau. Scénographie et Accessoires : Karine Galarneau. Scénographie et Accessoires: Louis-Karl Tremblay. Éclairages : Robin Kittel-Ouimet. Costumes : Leïlah Dufour-Forget. Assistance aux costumes : Olivia Pia Audet. Musique : Antoine Bédard. Chorégraphie : Alexandre Morin. Maquillages et Coiffures : Justine Denoncourt-Bélanger. Régie : Erika Maheu-Chapman. Direction de Production et de Création : Suzanne Crocker. Direction Technique : Cello Ponce. Adjointe à la Direction Technique : Clara Desautels. Habilleuse : Alice Turcotte. Stagiaire en Scénographie : Yona Vignizoun. Peinture Scénique : Camille Picher. Observateurices : Alexandre Cardin + Mariko Stocchero. Une coproduction de Motto et de l’Espace Go, présentée à l’Espace Go du 22 septembre au 18 octobre, supplémentaires les 20 et 21 octobre 2026.

 

Jocelyn Roy

Jocelyn Roy

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.

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