Apollon (Alex Bergeron) a armé le bras d'Oreste, mais c'est à lui de répondre aux Érinyes, qui réclament le sang du matricide.©Yves Renaud
Critiques

L’Orestie : Le récit contre le sang

Jeudi soir, le TNM inaugurait sa 75e saison. Il y avait quelque chose de chargé dans la salle, une sorte de fébrilité. Une joie certaine de célébrer ensemble, entre les murs de cette institution, trois quarts de siècle de création. Au cœur d’une semaine étrange pour le milieu culturel, en cette nouvelle ère du soupçon, une pensée : le théâtre demeure, encore et toujours, un rempart contre l’effacement du réel. Coprésence des corps, des acteurs et des spectateurs. En temps réel, en présentiel. Rien d’artificiel.

N’empêche que le choix de cette pièce, qui ouvre aussi la première programmation de Geoffrey Gaquère comme directeur artistique, dit quelque chose du monde actuel et de notre perte de repères. Programmer L’Orestie, cette trilogie d’Eschyle créée en 458 avant notre ère et seule trilogie tragique de l’Antiquité à nous être parvenue intégralement, c’est revenir aux sources, aux grands mythes qui nous rassemblent, mais aussi aux fondements du théâtre occidental. Gaquère le disait jeudi soir : regarder l’époque droit dans les yeux, reprendre le rêve collectif entre nos mains, s’adresser aux monstres qui tentent de nous pousser vers le gouffre.

Du haut de sa passerelle, Athéna (Rachel Graton) transforme les Érinyes en Euménides, les « Bienveillantes » ©Yves Renaud

C’est à la metteure en scène Alice Ronfard qu’a été confié ce projet colossal. Elle sort à peine d’une autre entreprise démesurée, La Traversée du siècle, adaptation-fleuve de l’univers de Michel Tremblay qui se déployait sur quatorze heures. Cette fois, elle rassemble 31 interprètes autour d’Eschyle, dans une création du TNM et du Théâtre français du CNA.

Le sang appelle le sang

Petit détour par le texte. L’Orestie raconte une spirale de vengeance. Agamemnon (Guillaume Champoux) sacrifie sa fille Iphigénie pour obtenir des dieux les vents nécessaires au départ des Grecs vers Troie. Des années plus tard, il revient victorieux de la guerre et Clytemnestre (Violette Chauveau), qui ne lui a jamais pardonné le meurtre de leur fille, l’assassine. Oreste (Jules Ronfard), leur fils, revient ensuite d’exil pour venger son père. Poussé par Apollon (Alex Bergeron), il tue à son tour sa mère. Mais satisfaire la volonté du dieu, c’est commettre un matricide et attirer sur lui les Érinyes. Comment sortir de cette mécanique où le sang appelle toujours le sang?

Oreste (Jules Ronfard) face à Clytemnestre (Violette Chauveau) : moment où la machine de la vengeance vacille, le temps d’une hésitation. ©Yves Renaud

C’est peut-être là que la mise en scène de Ronfard est la plus forte : dans sa manière de faire émerger toute la dimension psychologique de ce dilemme. L’Orestie raconte un désir de justice plus grand que la colère des hommes, plus grand que leur désir de vengeance. Dans la dernière pièce de la trilogie, Les Euménides, Athéna (Rachel Graton) institue un tribunal qui devra juger Oreste. La justice ne relève plus seulement des dieux : elle devient l’affaire des humains, de la cité.

Il faut saluer l’adaptation du texte, qui est remarquablement claire. Accessible sans être simpliste, fidèle sans être figée : on comprend, on entend, on suit– sans dénaturer, sans enlever la dimension épique, ce qu’il faut absolument saluer. Ronfard ne cherche pas à recouvrir Eschyle d’une épaisse couche de contemporain ou que québécitude pour nous convaincre de son actualité. Elle laisse le texte ouvert, équivoque, complexe.

Trois temps, trois tempos

Le spectacle se déploie ainsi en trois temps, suivant les trois pièces de la trilogie : Agamemnon, Les Choéphores et Les Euménides. La première partie est peut-être la plus inégale dans son rythme. Certaines séquences très chorégraphiées du début sont moins convaincantes, dans la mesure où quelques interprètes semblaient moins à l’aise dans cette partition où le mouvement n’ajoute pas toujours une signification supplémentaire au texte.

Électre (Evelyne Rompré) avait reconnu son frère Oreste (Jules Ronfard) à une mèche de cheveux déposée sur le tombeau de leur père. Ce sont ces retrouvailles qui déclenchent le matricide. ©Yves Renaud

Paradoxalement, le travail du mouvement est aussi l’une des grandes forces de l’ensemble. Ça bouge beaucoup, ça danse, ça court, ça remue. Quelque chose gronde sans cesse. Tout est très fluide, très actif. Il y a notamment cette Électre en transe, après la mort de sa mère, portée par une sublime Evelyne Rompré : quelque chose de viscérale, d’ivre.

Le costume comme récit

Visuellement, le spectacle est d’une ingéniosité remarquable. Le décor de Julie Measroch transforme sans cesse ce vaste plateau dépouillé, qui parvient à se réinventer et à réattirer l’œil, partie après partie. À l’arrière et en hauteur, les trois musicien·nes ponctuent l’action d’une partition où la guitare, la basse et les percussions amplifient cette impression d’épopée (la musique est franchement réussie). Les costumes de Marie Chantale Vaillancourt sont le clou du spectacle : les franges qui deviennent sang, les perruques, les masques les silhouettes qui se transforment avec le récit – on ne se tanne jamais de voir ces costumes évoluer d’une scène à l’autre, et porter toujours plus de sens. Pur ravissement.

Pendant les dix ans de la guerre de Troie, Clytemnestre (Violette Chauveau) a gouverné Argos seule. Le chœur des vieillards, trop âgés pour combattre, se méfie de cette femme que le texte dit dotée d’un «cœur d’homme». ©Yves Renaud

Et puis il y a les corps. Violette Chauveau en Clytemnestre, inquiétante, forte, vengeresse. Le tableau de Cassandre, porté par Rachel Graton, toujours extraordinaire, est mémorable. Dans la troisième partie, la même Rachel Graton revient sous les traits d’Athéna, alors que les dieux font enfin leur entrée sur scène. Apollon, joué par Alex Bergeron, apparaît délicieusement érotisé, affublé d’un jockstrap doré : la production s’autorise alors davantage de jeu, d’humour et de distance.

Du tribunal à la cité

Cette troisième partie est probablement la plus dynamique. Le plateau se dépouille encore et devient tribunal. La question n’est plus seulement : qui doit mourir? Mais : qui peut juger? Au nom de quoi? Que peut la démocratie ? Le chœur des Érinyes, avec ses corps agglutinés, ses cheveux, ses franges et ses mouvements communs, finit presque par former une seule créature, quelque part entre la pieuvre et la Méduse – incarnation d’un peuple vengeur et uni, aux mains tâchées de sang.

Chez Eschyle, Clytemnestre (Violette Chauveau) tue Agamemnon (Guillaume Champoux) dans son bain, après l’avoir emprisonné dans une étoffe sans issue, comme dans un filet. Le manteau tressé qu’elle lui pose sur les épaules annonce déjà le piège. ©Yves Renaud

C’est aussi là que la proposition rejoint le plus franchement notre présent, sans que le rapprochement paraisse forcé. Une réflexion sur la démocratie, bien sûr, mais peut-être davantage encore sur le pouvoir du récit : les histoires que nous racontons pour expliquer le crime, celles qui permettent de transmettre la mémoire, celles, enfin, qui peuvent interrompre la répétition de la violence.

Après 2 500 ans, L’Orestie raconte encore cela : comment arrêter le sang.

L’Orestie

d’Eschyle. Adaptation et mise en scène : Alice Ronfard. Assistance à la mise en scène et régie : Ariane Brière. Décor et accessoires : Julie Measroch. Costumes et coconception des coiffures : Marie Chantale Vaillancourt. Éclairages : Etienne Boucher. Musique originale et conception sonore : Alexander MacSween. Maquillages et coconception des coiffures : Sarah Ladouceur. Dramaturgie : Dany Boudreault. Mouvements : Francis Ducharme. Répétiteur et régie de plateau : Jérémie Roy. Assistance aux costumes : Julia Metzger. Une création du Théâtre du Nouveau Monde et du Théâtre français du CNA, en coproduction avec le Fonds national de création du CNA. Au TNM jusqu’au 25 octobre 2026. Au Théâtre Français du CNA à Ottawa du 5 au 7 novembre 2026.

 

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin

Sarah-Louise Pelletier-Morin est chercheuse, critique et poète. Elle a fait paraître Mythologies québécoises (2021) et Le marché aux fleurs coupées (Prix Émile-Nelligan 2023). Elle rédige actuellement une thèse de doctorat sur la politisation du théâtre québécois et collabore aux pages culturelles du Devoir.

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