En cette veille de la journée de la Réconciliation, Ka Uinaksheshet devrait être vu, partagé et discuté par le plus grand nombre. Spectacle fort réussi, le réquisitoire doux de Simon Riverin, Pierre Berlioux et Julien-Claude Charlebois s’adresse frontalement à nous, allochtones, et nous accorde la confiance de nous transformer en allié·es.
Faire ressentir plutôt que montrer, c’est le pari de Simon Riverin, metteur en scène innu originaire de Pessamit, et de ses comparses. Comment provoquer l’entendement intime du corps et des sens plutôt que la compréhension intellectuelle et émotive d’événements presque indicibles ? C’est ainsi que, par un beau soir de semaine, on se retrouve assis deux par deux dans une salle de classe, les yeux bandés, à s’immerger dans un spectacle auditif dont la puissance est décuplée par sa quasi absence d’éléments visuels.
Le titre renvoie aux traitements qu’ont subis pendant 150 ans les enfants des Premières Nations aux mains des religieux et des religieuses du système des pensionnats. Et ce n’est pas que leur personne physique qui était ainsi tondue, frottée à vif, violentée et dépouillée de tout signe culturel. L’abus verbal et psychologique occupait une place primordiale dans l’entreprise, et c’est ce que le public est amené à ressentir par ce dispositif original élaboré par Riverin, concepteur sonore chevronné.

Voir l’indicible
Organe du souvenir au même titre que l’odorat, l’ouïe est donc ici entièrement sollicitée pour créer chez chaque membre du public un tableau précis. Les comédiens et comédiennes, particulièrement justes dans leurs inflexions et leur maîtrise du dialogue enfantin, courent et s’interpellent entre les rangées de sièges, et on croit vraiment se trouver au milieu d’une bande d’enfants qui font des blagues de pets et se disputent comme frères et sœurs. On passe sans avertissement d’un réel attendrissement envers ces interactions à une angoisse sourde lorsque, telle l’ombre du faucon qui fait taire les gazouillis dans le sous-bois, survient la sinistre silhouette vêtue de noir du Père, visible à travers la transparence du bandeau et inévitablement assortie d’un lent clac ! clac ! des chaussures à talons. Soulignons d’ailleurs l’efficacité inattendue des éclairages, qui pénètrent à travers le tissu mince et marquent des changements d’ambiance.

Entre les scènes en salle de classe, d’autres contextes s’ajoutent pour étoffer l’histoire. Dans le dortoir, à la récréation, des confessions s’échangent, ainsi que des mises en garde, et le partage d’un vaste questionnement qui tente de faire sens de tant d’inexplicable brutalité. À intervalles réguliers surviennent des ruptures totales : le récit est entrecoupé de scènes (toujours audio) enregistrées sur le mode de l’émission de variétés ou du bulletin de nouvelles et qui explorent, sur le mode humoristique et fantastique, diverses questions autour de la relation entre Autochtones et allochtones : et si le personnel des pensionnats devait participer à un jeu télévisé pour mériter sa place au paradis ? Et si Samuel de Champlain était reparti aussitôt arrivé ?
On rappelle sommairement certains événements qui, au Québec, ont marqué l’évolution de la relation des Premières Nations avec les allochtones au cours des dernières décennies, notamment plusieurs extraits d’entrevues et de discours autour de Kashtin, mais aussi un retour poignant sur la résistance de Kanesatake – ou crise d’Oka. De temps à autre, on entend aussi des bribes de conversations ou des monologues, en français et en innu-aimun. Parfois aussi, des intermèdes musicaux allant du death metal au classique, le seul vrai défaut de ce spectacle, car ces séquences généralement trop longues nuisent au rythme du récit.
Puis vient le moment où les bandeaux tombent. Simon Riverin s’adresse à nous, aux religieux qui persécutaient les enfants, à l’ensemble de la société, avec candeur et courage. Il est visiblement ému. Et si l’on ne sort pas non plus indemne du théâtre – le son des coups de fouet résonne encore plusieurs heures après –, on n’est pas non plus accablé tant la charge émotive est savamment dosée, avec humour et espoir.

Ka Uinaksheshet | Les enfants sales
Texte : Pierre Berlioux, Julien-Claude Charlebois et Simon Riverin. Mise en scène et idéation : Simon Riverin. Assistance à la mise en scène : Margarita Herrera Domínguez et Natasha Kanapé Fontaine. Intégrateur sonore et régie : Timon Vandroux. Scénographie et costumes : Kathlyne Levesque-Caron et Fernando Maya Meneses. Lumières : Tristan-Olivier Breiding. Conception sonore : Simon Riverin. Accessoires : Maïlys Flamand. Soutien culturel autochtone : Saulnia Jean-Pierre. Direction de production : Margarita Herrera Domínguez, Natasha Kanapé Fontaine et Simon Riverin. Direction technique : Siloé Melançon. Avec Fabrice Girard, Suzie Kanapé Fontaine, Jeanne Moreau-Vollant, Simon Riverin et Xavier Watso. Une production de Simon Riverin et production déléguée de Coop Ludotek-Art, présentée à la Salle Fred-Barry jusqu’au 10 octobre 2026.




