Hoda Adra, dos au public, lit un texte dans un micro. Ses mains s’agitent, hésitent, jouent entre elles. Ainsi commence le spectacle, et quelque chose de fragile se met immédiatement en place. On est happé par l’intime, curieux. Floconie s’annonce d’emblée comme une œuvre inachevée, et l’assume. Le Prospero la présente comme un spectacle qui accepte de « rester en cours ». Adra elle-même parle de la possibilité de se réapproprier le fait de « rater ». Le pari est stimulant sur papier : faire du brouillon et de l’hésitation une matière scénique, à rebours d’une époque qui réclame des œuvres lisses et abouties.
La fiction épouse ce geste. Une archiviste nous guide dans les vestiges d’un projet inachevé consacré à un pays réputé pour sa « Paix Éblouissante ». Par des artefacts, des fragments d’histoire et un jeu de société aux règles inventées, Adra veut nous faire mesurer le prix de la paix. Souvenirs douloureux, contes, archéologie inventée et réflexion politique s’y croisent. La guerre, l’exil, les rapports de pouvoir, la responsabilité de nos sociétés occidentales face à une industrie militaire qu’elles financent indirectement : les questions soulevées sont loin d’être anodines. Et l’on peut voir dans cet inachèvement revendiqué un écho aux paix fragiles et aux vies interrompues dont il est question.

Le spectacle absent
C’est dans le passage de l’intention à la scène que le pari se complique. Peu à peu, les hésitations deviennent des excuses. L’humour maladroit, d’abord attendrissant, finit par lasser. Adra nous confie avoir failli abandonner son projet. Elle s’excuse de ne pas avoir eu le temps de terminer ceci, de fabriquer cela, de répéter suffisamment. Elle évoque une tapisserie qu’elle aurait aimé achever, des objets restés à l’état d’idée. Qu’il s’agisse d’aveux sincères ou d’une parole écrite, et le spectacle entretient ce flou, l’effet est le même : on nous parle du spectacle qui aurait pu être plutôt que de nous faire vivre celui qui est là. Or nous raconter l’image qui aurait dû exister ne produit pas l’image. L’inachevé peut être une esthétique à part entière. Encore faut-il qu’il devienne lui-même une expérience scénique, et pas seulement le commentaire de ce qui manque.
Le jeu collectif proposé au public pose une question semblable. Le principe a de quoi séduire : les spectateurs sont invités à reconstruire la légende de Floconie, et leurs choix doivent infléchir le récit. J’avoue une méfiance de longue date envers le théâtre participatif, mais je sais qu’un interprète peut, par sa présence et sa générosité, donner envie de franchir le pas. Ici, les invitations répétées peinent à créer cet élan. Les spectateurs qui se prêtent au jeu semblent parfois plus empruntés qu’engagés, et la participation, qui devrait nous rapprocher du spectacle, tend plutôt à nous en tenir à distance.

L’oiseau orange
Et puis, soudain, quelque chose arrive. Adra déploie une tapisserie qu’elle a fabriquée : un oiseau orange, presque incandescent, suspendu dans son envol. Elle remercie l’amie qui l’a aidée à la réaliser. L’émotion la gagne. Elle pleure. Et, pour la première fois, tout devient simple. Je ne pense plus au processus ni aux règles du jeu. Je regarde l’oiseau. J’écoute son histoire. Je ressens quelque chose. C’est magnifique. Le « ratage » assumé se transforme en grâce. Car les objets fabriqués par Adra sont beaux, son artisanat est remarquable, ses anecdotes sont riches, et les liens qu’elle tisse entre l’intime, la guerre et le politique forment une matière précieuse. On en voudrait davantage, et plus habitée.
Seule en scène
Ce moment rappelle son premier solo, L’histoire de comment je me suis séparée en deux, remarqué pour son alliage de conte, de théâtre d’objet, de réalisme magique et de tradition orale arabe hakawati, élaboré avec plusieurs complices de création. Seule cette fois au texte, à la mise en scène, à la scénographie et à l’interprétation, Adra choisit une forme plus ouverte, plus poreuse. Ce choix a sa logique, mais il fait cohabiter à égalité des éléments de force inégale, et l’émotion peine parfois à trouver son chemin parmi tant de pistes.
On pense aussi à Pol Pelletier, qui, dans Joie ou Océan, faisait de sa vie de femme et d’artiste une matière théâtrale. Elle y exposait ses hésitations et ses douleurs sans jamais perdre la puissance du jeu : fragile sans être hésitante, intime sans être confessionnelle. C’est ce passage de la vulnérabilité à la force scénique qu’on attend de Floconie, et qui n’advient que par éclats.
On sort donc du spectacle avec un sentiment paradoxal. Il y a bel et bien un spectacle quelque part dans ce spectacle. Il est dans l’oiseau orange, dans les objets, dans les récits, dans l’histoire d’une femme née au Liban, élevée en Arabie saoudite et installée à Montréal, dans cette volonté de penser la guerre, la paix et leurs traces jusque dans nos corps. Il est là, mais souvent enfoui sous les explications, les excuses et les fragments d’un chantier dont on sent les limites. Floconie revendique le droit de rester en cours. On aimerait seulement qu’il fasse davantage confiance à ce qu’il porte déjà, et à nous.
Floconie
Texte, mise en scène, scénographie et interprétation : Hoda Adra. Direction technique et lumière : Catherine Fée-Pigeon. Régie : Stéphanie Lacasse. Direction de production : Clémence Doray. En coproduction avec le Théâtre l’Aire Libre et le Prospero. Avec le soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec, Théâtre Prospero, Théâtre l’Aire Libre (R.O.M – St-Jacques-de-la-Lande, France) et le Théâtre Aux Écuries, présenté au Théâtre Prospéro, du 6 au 24 octobre 2026.


