Stéphanie Morin-Robert ©Teri Hofford
En 5 questions, Entrevues

Angle mort: :5 questions à Stéphanie Morin-Robert

Artiste multidisciplinaire franco-canadienne, Stéphanie Morin-Robert a réalisé 14 productions ici et à l’étranger en près de 25 ans. Son spectacle Blindside a fait l’objet de 1 300 représentations jusqu’ici, surtout en anglais, et sa traduction, Angle mort, s’amène au théâtre aux Écuries.

 Encore trop méconnue au Québec, comment peut-on vous présenter au public francophone pour sortir de cet « angle mort » québécois ?

Comme la fille qui a dû faire le tour de la planète en anglais pour réaliser qu’elle avait le mal du pays en français ! Je suis originaire de Timmins, dans le nord de l’Ontario, et j’habite aujourd’hui à Winnipeg au Manitoba. Toute ma vie, j’ai navigué avec la réalité d’être une francophone en milieu minoritaire. Pour nous, le français n’est jamais un acquis ; c’est un choix quotidien, un combat doux, mais tenace pour préserver notre identité.

Débarquer au Québec avec mon spectacle Angle mort, c’est une étape immense et ultra-excitante. C’est ma façon de crier poliment : « Hé, on existe ! Notre culture francophone vibre partout au Canada ! » Le spectacle raconte comment, à sept ans, j’ai perdu un œil à cause d’un cancer et comment j’ai transformé cette différence en superpouvoir. Je sors de l’angle mort pour sauter dans votre champ de vision, armée de mes cicatrices, de mes prothèses oculaires et de ma fierté franco-canadienne !

Comment en êtes-vous arrivée à maîtriser autant d’aspects des arts de la scène: écriture, mise en scène, jeu, humour, marionnette, danse ?

Honnêtement ? Par pure indiscipline, un bon vieux syndrome de l’imposteur et une sainte horreur de m’ennuyer ! À mes débuts, les budgets n’étaient pas là pour engager une grande équipe créative. J’ai donc tout fait moi-même par nécessité, et ce mode de survie est devenu ma plus grande force. Les Festivals Fringe m’ont beaucoup aidée à mettre tout ça en pratique !

Mes études en danse contemporaine à Montréal (Concordia) m’ont appris à écouter mon corps, tandis que la marionnette m’a montré comment insuffler une âme à l’inanimé. Mes explorations rigoureuses en stand-up et l’art du clown sont venues cimenter le tout, approfondissant ma présence sur scène et ma complicité brute avec le public.

L’écriture, elle, est restée ma thérapie. Je vois la scène comme un grand terrain de jeu où toutes ces disciplines s’entremêlent. Je ne maîtrise pas tout parfaitement, mais j’ai perdu la peur de me tromper et de recommencer. C’est un joyeux chaos organisé que j’assume à 100 % !

Une blessure d’enfance devenue accessoire de scène. ©Tristan Brand

Après plus de 1 300 représentations de Blindside/Angle mort, avez-vous senti que vous touchiez à une corde sensible parmi le public ?

Absolument, et c’est précisément ce qui me garde vibrante après 1 300 soirs. Au tout début, je pensais naïvement que je racontais une histoire très nichée… celle d’une petite Franco-Ontarienne survivante du cancer avec un œil de verre. Mais j’ai vite compris que le public ne voit pas juste mon parcours ; il y projette le sien. Tout le monde possède son propre « angle mort , sa blessure secrète ou l’insécurité profonde qu’il essaie tant bien que mal de cacher.

Quand je retire ma prothèse sur scène pour la donner à quelqu’un dans le public, le mur de la performance s’effondre instantanément. À ce moment précis, on pleure un bon coup, on rit énormément, et on réalise qu’on est tous un peu maganés par la vie, mais tellement beaux dans notre authenticité. Cette vulnérabilité partagée est devenue ma drogue dure. Peu importe qu’on soit à Winnipeg, Toronto ou Montréal, cette connexion humaine reste universelle.

Est-ce que le texte et la mise en scène diffèrent selon le public, et le spectacle a-t-il changé depuis ses débuts ?

Oh mon dieu, oui ! En anglais, je suis un peu plus « stand-up punché », alors qu’en français, je me laisse porter par la poésie et la théâtralité. J’ai passé dix ans à gagner ma vie sur la scène anglophone. Choisir de tourner aujourd’hui en français, c’est un retour aux sources et un défi magnifique. Le public québécois a une écoute tellement chaleureuse et intime ; la langue me permet d’aller beaucoup plus loin dans la nuance et l’émotion pure.

Quant à savoir si le spectacle a changé… Angle mort a vieilli et grandi avec moi. Au début, je le jouais avec l’urgence, la colère et la fougue de la jeunesse. Aujourd’hui, avec la maturité, il y a une douceur et une résilience plus profondes dans mon interprétation. Le squelette du show reste semblable, mais son cœur bat tout à fait différemment selon la communauté que je visite.

Sans dévoiler de grands secrets, qu’est-ce qui vous intéresse de développer davantage à l’avenir comme artiste multidisciplinaire ?

Mon grand rêve secret (qui ne l’est plus du tout maintenant), c’est de transposer cette magie humaine de la scène vers l’écran. J’ai un désir viscéral d’explorer le cinéma et la série télé pour y amener mon univers visuel éclaté, mon amour des marionnettes et mon sens du récit intime. J’ai d’ailleurs adoré mon expérience récente dans la série télévisée Malgré moi avec ICI Tou.tv, tout comme mon rôle dans le long-métrage Denise sans Denis réalisé par Guillaume Lonergan.

Cela étant dit, le vent dans les voiles continue : je viens tout juste de signer un contrat et je plonge officiellement dans l’écriture d’une série télévisée directement inspirée de mes propres expériences vécues ! J’ai tellement hâte à la suite. J’ai aussi un immense coup de cœur pour la transmission: j’aspire à mettre en scène d’autres créateurs, à devenir une sorte de sage-femme artistique pour les aider à accoucher de leurs propres histoires vulnérables. Bref, je veux continuer à prendre des risques et à ne jamais devenir une artiste confortable !

Angle mort est présenté au Théâtre aux Écuries du 14 au 16 octobre 2026.

 

 

Mario Cloutier

Mario Cloutier

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.

Vous pourriez également aimer...