Donner une première expérience aux artistes de la relève et les initier à l’art in situ. C’est ce que Lucie Grégoire fait encore une fois dans sa pièce Le Retour du temps. Présentée à plusieurs reprises durant l’année au mont Royal, celle-ci aborde les enjeux de déplacement et de migrations des populations. À voir les 17 et 18 octobre au belvédère Kondiaronk.
Pourquoi avoir choisi 15 interprètes de la relève pour incarner Le retour du temps ?
J’enseigne depuis 1989 à l’École de danse contemporaine de Montréal (EDCM). Je vois les cohortes qui terminent chaque année. On sait que c’est très difficile à la sortie des écoles. Ils sont environ 20 à graduer, en plus des programmes de l’UQAM, Concordia, etc. Et il y en a peut-être seulement trois ou quatre qui poursuivront une carrière en danse ?
Mon cœur est avec les jeunes de la relève. Ainsi, toutes mes pièces de groupe in situ sont créées avec ces jeunes interprètes afin de leur offrir une première expérience professionnelle. Aussi comme j’enseigne le nouveau cours in situ à l’EDCM, c’est une façon de les initier à cette expérience de danse hors les murs.
Cette fois-ci, j’ai choisi de travailler avec 15 interprètes, comme je l’ai fait dans le passé avec 20 et 30, afin de sentir l’effet de la masse en déplacement. Le retour du temps suggère la dimension fugitive de la migration humaine et le rassemblement des êtres à travers le passage du temps. Les thèmes de la solidarité, de la rencontre et du déracinement sont au cœur de cette création.

Pourquoi avoir voulu faire une œuvre in situ et déambulatoire ?
Ce que j’aime dans les œuvres déambulatoires, c’est que le public devient actif. Il n’est pas juste fixe à un endroit à regarder la danse. Cela fait d’autant plus de sens que le thème de la migration amène les interprètes à traverser différents territoires et environnements. Le public peut alors observer la danse dans une multiplicité de paysages.
Mon travail in situ s’inscrit dans le land art, un courant américain qui a eu lieu à la fin des années 1960. Les artistes visuels voulaient sortir l’art des galeries et des musées pour l’inscrire dans la nature et créer des œuvres en lien avec les lieux qui les inspiraient. Ainsi, je ne crée pas mes pièces en studio pour les adapter dans un contexte extérieur. Je les crée directement dans le lieu où vont danser les interprètes. Le site devient alors un partenaire de création. Je travaille avec les éléments du lieu, soit un rocher, de l’eau, une pente, afin de les intégrer à la chorégraphie. Cela permet au public d’observer différemment l’environnement, de redécouvrir un lieu et de transformer son regard sur ce même lieu qu’il a l’habitude de fréquenter.

Pourquoi avoir choisi le Mont-Royal ?
J’ai déjà fait des pièces au Jardin botanique, dans des parcs plus petits à Montréal, à Toronto et au Festival Danse Canada, mais cette œuvre de 1h15 est vraiment une traversée dans la durée, en lien avec différents paysages. Le Mont-Royal avec son long dénivelé, le grand belvédère et le lac aux Castors, est devenu une source d’inspiration. Le retour du temps a été conçu pour être présenté chaque saison. L’esthétique du parc change énormément au fil des mois. Même si la danse demeure à peu près identique, elle est perçue différemment par un public qui la voit l’automne, l’été ou l’hiver. Et le mont Royal demeure un point central, un symbole pour Montréal.
Qu’espérez-vous susciter chez le public avec cette pièce ?
Danser à l’extérieur, c’est une façon de démocratiser la danse. Cela permet que même les passant·e·s, qui ne sont pas au courant de la performance, puissent quand même y assister. C’est aussi pour cela que j’ai choisi les fins de semaines en après-midi. Cela rejoint un public plus large : familles, personnes plus âgées, promeneur·euse·s. La danse devient ainsi accessible à un plus grand nombre de personnes, souvent pour un public qui n’est jamais en contact avec la danse et qui ne vient pas en salle. Avec Le Retour du temps, c’est la danse qui va vers les gens et cela créer un premier contact.
J’ai remarqué que les enfants vont souvent imiter les interprètes : si ces derniers roulent en boules, les petits vont faire la même chose. Même le public va reproduire des gestes, avec un certain rythme, en file indienne. Il y a une transmission kinesthésique qui est belle à voir, qu’on ne peut pas vraiment avoir en salle, assis sur sa chaise.
Ce type de représentation permet également au public de laisser son regard voyager autour de lui. Il n’est pas obligé de fixer son attention tout le temps sur la danse; il est libre d’observer le paysage, de suivre le parcours, de le quitter un instant ou de commencer à le suivre à des endroits différents. Les gens captent ce à quoi ils sont ouverts ou sensibles dans la danse. Tout est en mouvement : les interprètes, la nature, les paysages, le public.

Quel est votre bilan des 40 ans de votre compagnie?
Je n’aime pas trop le mot « bilan ». Cela résonne comme une fin en soi. Mais ce que je peux dire, c’est que, lorsque j’étais jeune, j’ai fait énormément de sport, j’étais toujours en mouvement. Ski, gym, basketball, etc. Je cherchais toujours une activité physique à faire, mais après un certain temps, je perdais la motivation. Puis lorsque j’ai suivi mon premier cours de danse à Québec, cela a été un déclic, une épiphanie. Dès le début, c’est devenu clair pour moi que ce que je cherchais dans le sport, je le trouvais dans la danse par cette union entre le corps, l’esprit et le cœur. Je ne pouvais pas le définir à l’époque, mais j’ai su que c’est ce que je voulais faire dans la vie. Aujourd’hui, presque 60 ans plus tard, je ressens toujours la même chose : cette nécessité, ce besoin vital de danser et de créer. Malgré les hauts et les bas, rien ne s’est éteint. J’ai toujours rebondi et senti cette flamme intérieure. Tant que mon corps pourra danser, je danserai.
Le retour du temps, de Lucie Grégoire, est présenté les 17 et 18 octobre sur le Mont-Royal, rendez-vous au Belvédère Kondiaronk.



