Amelia Sargisson, minuscule dans l’immensité du plateau : la dernière survivante d’une lignée trop grande pour elle. ©Jessica Garneau
Critiques

Ismène : À chacun son rôle dans le théâtre du monde

Ismène apparaît seule sur scène, assise sous une lumière claire, mais crue, et s’adresse au public avec hésitation. Vêtue d’une robe sombre à l’antique, quelques feuilles volantes à la main, elle a la voix et la gestuelle d’une femme bien plus âgée qu’Amelia Sargisson, qui l’interprète. Elle est là, avec nous, et elle a quelque chose à nous dire. Pourtant, elle semble aussi exister hors du temps.

Au Grand Espace de Sherbrooke, Sargisson incarne l’Ismène de Carole Fréchette dans un soliloque qui donne la parole à l’oubliée de la tragédie grecque, dans une coproduction du Centaur Theatre, théâtre anglophone phare de Montréal, et du Théâtre du Double Signe, de Sherbrooke. 

Nous connaissons le destin tragique de son père, Œdipe, condamné à tuer son géniteur et à épouser sa mère, ainsi que celui de sa sœur Antigone, qui sacrifie sa vie en ensevelissant leur frère Polynice au mépris de l’interdiction de leur oncle Créon, roi de Thèbes. Mais que savons-nous d’Ismène ? 

Dans l’ombre de l’histoire

Reléguée dans l’ombre des grandes figures de sa famille, auxquelles elle sert de faire-valoir, voire moins encore, Ismène est longtemps restée une figure secondaire dans la tradition grecque. Vingt-cinq siècles après que Sophocle a écrit Antigone, qui met en scène les événements tragiques ayant fait d’Ismène la dernière survivante de sa famille, Carole Fréchette lui offre une scène pour raconter sa propre histoire. Pendant 70 minutes, le public se fait témoin de son récit tandis que la dramaturge braque sur elle un projecteur dont la lumière se révèle aussi éblouissante que bienvenue.

Le jeu nuancé de Sargisson donne corps à ce drame philosophique fréchettien. Au fil de son monologue, Ismène est tour à tour gagnée par la fébrilité, la colère, la dévastation, tout en vibrant d’un élan vital tenace. Rajeunissant et vieillissant sous nos yeux, elle oscille entre le souvenir et la reviviscence des événements de son passé. Sargisson traduit ces fluctuations avec finesse, incarnant les états affectifs contradictoires d’Ismène et entraînant le public dans son tumulte intérieur.

La mise en scène d’Alisa Palmer et de son équipe de conception tire sa force d’une économie de moyens riche en évocations. Au centre de la scène, une chaise Wishbone dorée, emblématique du design mid-century modern, côtoie une petite table ronde où reposent un verre d’eau et une cruche en bronze, évocation du monde antique. Ces objets font dialoguer l’Antiquité et la modernité, le passé et le présent, esquissant la relation qui se noue entre Ismène et le public et annonçant que ce que nous allons entendre nous concerne, nous aussi. 

Dans la pénombre, Andréanne Deschênes compose un jeu de chiaroscuro qui sculpte les traits de Sargisson et souligne ses mouvements. Cet art de contraste entre ombre et lumière, dont les origines remontent à la Grèce antique et qui connaît son apogée à la Renaissance et à l’époque baroque, évoque avec justesse une atmosphère d’intimité et de tension psychologique. Un paysage sonore presque imperceptible, signé par Gaël Lane Lépine et ponctué de légers chuchotements, vient parfaire cette atmosphère feutrée et, à juste titre, presque funèbre. 

Amelia Sargisson dans Ismène : un corps qui se tient debout pour ne pas s’effondrer. ©Jessica Garneau

La soif du « nous »

L’Antigone de Sophocle est célébrée pour la résistance de son héroïne à l’injustice autoritaire et sa détermination à agir selon ses convictions, quitte à y laisser la vie. Antigone s’est imposée dans l’imaginaire occidental comme une figure démesurée de l’insoumission. À ses côtés, l’Ismène de Sophocle, timide, incertaine et soucieuse du prix de la désobéissance, fait pâle figure.

Ismène est la réponse de Fréchette à l’Antigone de Sophocle. Là où Antigone incarne une résistance intransigeante, l’Ismène de Fréchette se révèle à fleur de peau dans toutes ses incertitudes, offrant au public une proximité et une sensibilité presque désarmantes. Mais Fréchette nous met en garde: il ne faut pas confondre incertitude et faiblesse. Si Antigone a le courage de mourir pour ses convictions, Ismène a celui de vivre selon les siennes. 

Ismène s’inscrit dans une longue lignée de personnages fréchettiens – Élisa (La peau d’Élisa), Simon Labrosse (Les sept jours de Simon Labrosse), Béatrice (Jean et Béatrice), Marie (Les quatre morts de Marie) et bien d’autres – auxquels la dramaturge confie, pour reprendre les mots de Gilbert David[1], « la responsabilité de se mettre à nu devant nous » (15). À son tour, Ismène porte une réflexion sur les limites de la certitude et la possibilité d’un autre rapport au monde. Ismène refuse les dichotomies faciles. Elle s’intéresse plutôt à l’immense territoire qui s’étend entre le « ou bien » et le « ou bien », aux zones grises, là où les convictions vacillent et les contradictions ne se résolvent pas. Et il y a peut-être aussi une sagesse rare, une forme d’audace scandaleuse, dans le fait de dire : « Je n’en suis pas si sûre. »

Le doute d’Ismène passe d’abord par le visage : Amelia Sargisson en fait un paysage mouvant. ©Jessica Garneau

Vers la fin de la pièce, Ismène, se remémorant la vision manichéenne du monde de sa sœur et la sévérité de son jugement à son égard, pose une question cruciale: « Où se trace la ligne entre le compromis et la lâcheté ? […] Où se trace la ligne ? ». Pour ma part, je crois qu’il faut savoir tracer une ligne rouge. Lorsqu’il est question des droits de la personne, je ne crois pas qu’on puisse se satisfaire du gris. Je crois que nous devons rester vigilant·es de peur que l’incertitude ne devienne un alibi pour la complaisance, voire la complicité. Mais qui d’entre nous n’a jamais connu l’ivresse séduisante de la certitude morale, celle qui relève davantage de l’ego que de la défense de la dignité humaine et de la vie ? C’est de cette ivresse, je crois, qu’il faut se méfier. 

Avec Ismène, Fréchette nous invite à nous demander ce que nous sommes prêt·es à sacrifier pour avoir raison. Ismène, elle, accepte de renoncer à la perfection pour faire place à la complexité de la vie et des êtres humains, pour s’ouvrir à la possibilité du lien. Elle veut faire confiance aux autres. Les aimer.  Ce qui frappe, c’est à quel point elle nous ressemble. Ismène a soif de ce lien humain qui permet au « je » de devenir « nous ». Et sa sœur lui manque terriblement. 

Ismène

Texte : Carole Fréchette. Traduction anglaise : Linda Gaboriau. Mise en scène : Alisa Palmer. Interprétation : Amelia Sargisson. Assistance à la mise en scène et direction de production : Catherine Mathieu. Scénographie et costumes : Gillian Gallow. Lumière et régie : Andréanne Deschênes. Musique : Gaël Lane Lépine. Conseil en diction française : Marie-Ève Pelletier. Direction technique de création : Gabriel Duquette. Direction artistique : Hubert Lemire et Eda Holmes. Coproduction : Théâtre du Double Signe et Centaur Theatre. Photos : Annick Sauvé. Graphisme : Pascale Rousseau. À l’affiche au Grand Espace de Sherbrooke jusqu’au 17 octobre en français, puis les 21 et 22 octobre en anglais, avec deux représentations supplémentaires en français les 23 et 24 octobre. Elle sera ensuite présentée au Centaur du 3 au 21 mars 2027.


[1] David, Gilbert. « Présentation. “Être à l’écoute d’une voix” ». Carole Fréchette, dramaturge : un théâtre sur le qui-vive, Nota bene, 2017, p. 15-26.

Sunita Nigam

Sunita Nigam

Sunita Nigam est chercheuse et consultante en recherche et en évaluation dans le secteur communautaire au Québec. Ses travaux portent sur les arts de la scène, la vie nocturne et la théâtralité dans l’espace urbain. Ses recherches ont paru dans Canadian Theatre Review, The Site Magazine et Québec Studies. Elle est la créatrice de l’exposition bilingue itinérante et numérique Black Histories in the Eastern Townships / Histoires des personnes noires dans les Cantons-de-l’Est. Titulaire d’un doctorat de l’Université McGill, elle mène actuellement des recherches postdoctorales à l’Université Brock sur l’équité dans les programmes de formation théâtrale des établissements d’enseignement supérieur au Canada. Elle enseigne ponctuellement la théorie critique, le théâtre, la littérature et la sociologie.

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