Christophe Payeur et Clémence Lavallée incarnent un couple et ses quatre amis dans Raclette
En 5 questions, Entrevues

Raclette : 5 questions à Camille Giguère-Côté

Jeune comédienne et autrice, Camille Giguère-Côté a déjà trois pièces à son actif. Son texte Raclette explore le thème de la compétition à l’intérieur d’un couple et d’un cercle d’amis. Avec humour.

Vous avez reçu votre diplôme d’interprétation en 2021, mais êtes déjà reconnue comme autrice. Comptez-vous continuer dans votre travail de création à « fondre » (excusez-la) ces deux disciplines ensemble ?

Oui ! L’écriture me vient principalement par le dialogue, par la pulsion du jeu ! Il y a une grande part de spontanéité dans mes projets. Au lieu de tout planifier dans les moindres détails, j’ai plutôt un canevas à travers lequel je me laisse porter par l’instinct du moment et par les filons que je découvre au fil des répliques. C’est étrange, mais j’ai parfois l’impression de canaliser mon passé d’improvisatrice quand j’écris. J’ai un thème, des personnages, une trame… ne reste qu’à chercher comment tout ça s’exprime. C’est certain que ça rend parfois les processus d’écriture plus longs et que je dois couper davantage, mais je prends plaisir à aller dans le « trop » avant de trouver le juste milieu. J’écris pour que ce soit lu, interprété, pour que le rythme soit satisfaisant. D’ailleurs, même si j’aime beaucoup écrire dans les cafés, arrive toujours un moment où je dois absolument retourner chez moi pour lire le tout à voix haute afin de confirmer mes intuitions. Je n’ose pas encore crier des niaiseries en public à côté de gens qui sirotent leur macchiato !

Raclette est d’ailleurs votre troisième texte. Chaque fois, l’humour absurde semble au rendez-vous. Comment est né votre style qui, sous les rires, cache peut-être certains « malaises » inhérents à notre époque ?

Je pense qu’on peut effectivement dire que mon style, bien qu’hybride, penche beaucoup vers l’absurde. Ma langue a évolué au fil des années et continuera fort probablement de le faire, mais je sens que je garderai invariablement ce côté décalé qui m’est cher ! À force de consommer du théâtre, des livres et de la télévision, j’ai fini par comprendre ce qui me touchait et par quel chemin cela passait. La plupart du temps, la réponse est le rire. Je persiste et signe : je suis encore convaincue que l’humour est le meilleur catalyseur pour atteindre le cœur des gens. C’est une manière de leur faire baisser la garde pour ensuite aller creuser dans les endroits plus vulnérables. Les blagues sont donc rarement juste des blagues (sauf à l’occasion !). Elles deviennent des mécanismes de défense, une manière de remplir le silence parce qu’il est trop douloureux pour les personnages, et parfois même des outils redoutables pour se définir et résister au chaos.

Camille Giguère-Côté ©Sarah Rouleau

Défis, compétitions, luttes à finir… toute la culture populaire s’en gave, comme vos personnages. En favorisant cet esprit de « qui est le ou la meilleur.e » dans tous les domaines, ne risque-t-on pas de perdre quelque peu notre humanité ?

Je pense que c’est effectivement un jeu dangereux. Mais je serais malhonnête si je prétendais ne pas avoir moi-même un côté compétitif… que j’assume d’ailleurs ! J’aime les joutes, les défis, la dopamine que ça procure. J’aime aussi, je l’avoue, la version de moi-même qui peut soudainement gagner en confiance lorsqu’elle se trouve devant un défi stimulant. Cet état d’esprit a toutefois ses limites et peut rapidement devenir malsain lorsqu’on mesure la valeur d’une personne à ses accomplissements plutôt qu’à ce qu’elle est ! Entre la saine compétition et les batailles d’ego, il y a une ligne très mince sur laquelle il faut trouver son équilibre ! Donc oui, je crois qu’à force de vouloir constamment se comparer, on risque de perdre de l’empathie en voyant les autres comme des personnes à dépasser plutôt que comme des êtres humains avant tout.

La formule 5 à 7 peut paraître contraignante. Vous a-t-elle permis d’aller au bout de ce que vous cherchiez à faire au début ?

Oui. Parce que j’ai pris la contrainte comme un terrain de jeu ! En étant consciente des paramètres dès les balbutiements du texte, j’ai pu orienter mon exploration en conséquence. Plutôt que de m’y sentir restreinte, j’y ai trouvé une manière de me déjouer moi-même et de laisser aller mon imagination dans une direction un peu différente de mes habitudes. On a notamment décidé de pousser le côté « performance » en l’intégrant également à la forme. Nos deux interprètes jouent donc un couple… ainsi que quatre de leurs amis ! L’exercice est exigeant, mais il fait écho aux enjeux du spectacle et à la compétition qui y est toujours présente en filigrane. Pari audacieux, certes, mais qui se prête bien, je crois, à la formule 5 à 7.

Comment s’est déroulé le travail avec le metteur en scène Marc-André Thibault, véritable maître des formes courtes ?

C’était, ma foi, très instructif. Marc-André a l’œil pour rendre une écriture efficace, pour faire en sorte que chaque scène soit signifiante et fasse avancer l’histoire. J’ai beaucoup appris des allers-retours avec lui au fil des différentes versions du texte. Ayant un penchant pour les grandes envolées et les personnages qui digressent pour éviter de parler de ce qui compte réellement, j’ai parfois un peu plus de difficulté à voir ce qui est superflu dans mes répliques. Marc-André m’a aidée à épurer le texte à certains moments clés, tout en respectant mon style et mes impulsions. Ce fut un processus fort agréable, et je me sens bien choyée qu’il ait eu la folle idée, en janvier 2025, d’approcher une jeune autrice dont le premier spectacle n’avait même pas encore été présenté pour lui demander d’écrire la prochaine pièce des 5 à 7 de La Licorne. C’est ce qu’on appelle un acte de foi !

Raclette est présentée au Théâtre La Licorne du 20 octobre au 6 novembre 2026.

Mario Cloutier

Mario Cloutier

En 35 ans de journalisme, Mario Cloutier a œuvré à Radio-Canada, au Devoir et à La Presse. Il collabore avec la revue Jeu depuis 2019 comme membre de la rédaction, chef de pupitre et rédacteur en chef (jusqu’en 2025). Il est membre des conseils d’administration des revues Séquences et Les écrits, ainsi que de l’Association des journalistes indépendants du Québec.

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