Premier acte clôt sa saison avec un spectacle abordant avec force et inventivité le sujet de la schizophrénie, dans une approche sensible qui cherche à partager les perceptions mêmes du réel par les personnes vivant avec ce symptôme. Pierre-Olivier Roussel, qui signe le texte et la mise en scène, poursuit le travail de son collectif À Gorge Déployée dans son intérêt pour les enjeux sociaux et les marges. Il approche ce projet dans une démarche résolument multidisciplinaire : lumière, musique, scénographie, mise en scène, direction d’acteurs, travail du mouvement, chaque discipline contribue à créer un univers mouvant, trouble, fragile, basculant en un instant où jouant le funambule entre le monde réel et le monde perçu à travers la maladie.
Construction et déconstruction en action
Dès l’entrée en salle, nous découvrons une comédienne endormie sur un canapé central, le visage éclairé par une source latérale, le reste du plateau est plongé dans la pénombre, dans laquelle on devine des présences humaines débout ou allongées, immobiles. Doucement ces silhouettes vont se rapprocher, lors de nappes musicales, pour venir attraper la jeune fille, la relever debout, la lançant symboliquement dans le récit, lorsqu’elle se retrouve en pleine lumière face à une autre femme, qu’on comprendra être sa sœur, Alizée, venant sonner chez celle qu’elle n’a pas vu depuis cinq ans. Au lointain, deux grandes toiles beiges marquées de motifs végétaux deviendront des écrans d’ombres ou comme des membranes réagissant aux voix de folies pendant les crises. Trois structures couvertes de bâches de plastiques voilent des fenêtres, qui seront plus tard dégagées, dessinant notamment les ouvertures de l’appartement qu’Alizée — en pleine descente dans la schizophrénie, sans ses médicaments — a couverte de journaux. Quelque chose s’est figé dans le temps.

La réalité quotidienne — ici, une rencontre à la laverie entre Alizée et sa voisine — se double d’un envers plus trouble. Les structures plastifiées participent à cette esthétique oscillant entre réel, souvenir et hallucination. (Sur la photo : Catherine-Oksana Desjardins et Gaïa Cherrat Naghshi.) © David Mendoza Hélaine
Le spectacle se constitue de scènes qui se fractionnent ou se mélangent comme autant de séquences, parfois en désordre, recréant le parcours d’Alizée avec ses proches (chum, coloc, voisine, sœur) dans les cinq dernières années, et plus particulièrement dans les mois qui ont précédé une hospitalisation alors qu’elle sombrait dans des crises jusqu’à aujourd’hui lorsqu’Alizée vient sonner chez sa sœur et que le dialogue tente de se reprendre. Séquences courtes et sauts de temporalité donc, avec une très belle manière de faire se terminer les séquences par des décrochages physiques, comme si d’un coup l’interprète qui donne la réplique à Alizée, se décomposait ou convulsait, laissant la comédienne interdite et étonnée de ce monde dont la réalité bascule. Il en va de même avec les maquillages occupant une partie du visage, qui pourraient être autant des masques de fêtes que des marques de la folie qui gagne.

Moment de complicité dans l’appartement d’Alizée, avant que les liens ne se fissurent. © David Mendoza Hélaine
Il y a de très belles trouvailles pour nous faire prendre conscience de la perception altérée du personnage, que ce soit par les bruits, des lumières qui découpent des zones étranges, des tonalités qui changent, les bascules physiques ou encore — dans le dernier tiers du spectacle — par le principe de rejouer des scènes deux fois : une fois dans la version « réaliste » et une fois dans la version perturbée, le jeu étant alors accentué, déformé, mots et gestes étant alors plus poussés. Trois scènes (avec le chum, avec la copine un peu trop fêtarde, avec la voisine attentionnée) sont ainsi reprises en amplifiant de plus en plus le décalage jusqu’à arriver à la scène qui a provoqué la brouille entre les sœurs et qui précède l’hospitalisation d’Alizée. Tout le discours d’amour de la sœur est en fait couvert par la voix de folie qu’entend Alizée, voix diffusée sur le plateau bien plus fort que celle de la comédienne, on saisit alors ce qu’a compris Alizée, tout comme le décalage qui se fait entre les deux.

La complicité bascule en un instant : lumières et maquillages font surgir un envers plus sombre du réel. © David Mendoza Hélaine
Des corps traversés par la fracture du réel
Les interprètes sont très intéressants dans cette partition, capables de plonger en un quart de seconde dans une autre ambiance, d’avoir des ruptures de jeu très marquées (particulièrement dans les reprises de scènes), avec une mention particulière pour Catherine-Oksana Desjardins qui incarne Alizée, très précise dans les différents états en lesquels elle plonge sans cesse tout au long de cette chronique qui parcourt le fil en désordre de cette période. Les scènes de complicité amicale, amoureuse, familiale basculent ainsi en un instant en leur envers de colère ou se désagrègent dans un enlisement trouble. Cependant, le malaise initial des deux sœurs qui se retrouvent se transforme progressivement en une relation retrouvée une fois que des choses importantes ont pu être dites sur la responsabilité, sur la culpabilité sur les raisons qui ont poussé l’une a décidé de ne plus soutenir et voir sa sœur, l’autre à ne pas donner de nouvelles. Si le texte est clairement nourri de nombreuses rencontres de l’auteur avec des personnes ayant vécu ou analysés ces situations, la mise en scène de Roussel permet d’expérimenter pas seulement avec les mots cette plongée en terres friables.
Texte et mise en scène : Pierre-Olivier Roussel. Assistance à la mise en scène : Éva d’Aoust. Œil extérieur : Rosalie Cournoyer. Scénographie : Youri White, Laurie Foster et Sammy Girard. Conception sonore : Miryam Amrouche. Direction de production : Paloma de Muylder. Avec Gaïa Cherrat Naghshi, Catherine-Oksana Desjardins, Gabriel Samson I, Clémence Lavallée, Paulette Darracq, Laurence Poirier-Bergeron. Une production du collectif À Gorge Déployée, présentée à Premier Acte du 14 au 25 avril 2026.
Premier acte clôt sa saison avec un spectacle abordant avec force et inventivité le sujet de la schizophrénie, dans une approche sensible qui cherche à partager les perceptions mêmes du réel par les personnes vivant avec ce symptôme. Pierre-Olivier Roussel, qui signe le texte et la mise en scène, poursuit le travail de son collectif À Gorge Déployée dans son intérêt pour les enjeux sociaux et les marges. Il approche ce projet dans une démarche résolument multidisciplinaire : lumière, musique, scénographie, mise en scène, direction d’acteurs, travail du mouvement, chaque discipline contribue à créer un univers mouvant, trouble, fragile, basculant en un instant où jouant le funambule entre le monde réel et le monde perçu à travers la maladie.
Construction et déconstruction en action
Dès l’entrée en salle, nous découvrons une comédienne endormie sur un canapé central, le visage éclairé par une source latérale, le reste du plateau est plongé dans la pénombre, dans laquelle on devine des présences humaines débout ou allongées, immobiles. Doucement ces silhouettes vont se rapprocher, lors de nappes musicales, pour venir attraper la jeune fille, la relever debout, la lançant symboliquement dans le récit, lorsqu’elle se retrouve en pleine lumière face à une autre femme, qu’on comprendra être sa sœur, Alizée, venant sonner chez celle qu’elle n’a pas vu depuis cinq ans. Au lointain, deux grandes toiles beiges marquées de motifs végétaux deviendront des écrans d’ombres ou comme des membranes réagissant aux voix de folies pendant les crises. Trois structures couvertes de bâches de plastiques voilent des fenêtres, qui seront plus tard dégagées, dessinant notamment les ouvertures de l’appartement qu’Alizée — en pleine descente dans la schizophrénie, sans ses médicaments — a couverte de journaux. Quelque chose s’est figé dans le temps.
La réalité quotidienne — ici, une rencontre à la laverie entre Alizée et sa voisine — se double d’un envers plus trouble. Les structures plastifiées participent à cette esthétique oscillant entre réel, souvenir et hallucination. (Sur la photo : Catherine-Oksana Desjardins et Gaïa Cherrat Naghshi.) © David Mendoza Hélaine
Le spectacle se constitue de scènes qui se fractionnent ou se mélangent comme autant de séquences, parfois en désordre, recréant le parcours d’Alizée avec ses proches (chum, coloc, voisine, sœur) dans les cinq dernières années, et plus particulièrement dans les mois qui ont précédé une hospitalisation alors qu’elle sombrait dans des crises jusqu’à aujourd’hui lorsqu’Alizée vient sonner chez sa sœur et que le dialogue tente de se reprendre. Séquences courtes et sauts de temporalité donc, avec une très belle manière de faire se terminer les séquences par des décrochages physiques, comme si d’un coup l’interprète qui donne la réplique à Alizée, se décomposait ou convulsait, laissant la comédienne interdite et étonnée de ce monde dont la réalité bascule. Il en va de même avec les maquillages occupant une partie du visage, qui pourraient être autant des masques de fêtes que des marques de la folie qui gagne.
Moment de complicité dans l’appartement d’Alizée, avant que les liens ne se fissurent. © David Mendoza Hélaine
Il y a de très belles trouvailles pour nous faire prendre conscience de la perception altérée du personnage, que ce soit par les bruits, des lumières qui découpent des zones étranges, des tonalités qui changent, les bascules physiques ou encore — dans le dernier tiers du spectacle — par le principe de rejouer des scènes deux fois : une fois dans la version « réaliste » et une fois dans la version perturbée, le jeu étant alors accentué, déformé, mots et gestes étant alors plus poussés. Trois scènes (avec le chum, avec la copine un peu trop fêtarde, avec la voisine attentionnée) sont ainsi reprises en amplifiant de plus en plus le décalage jusqu’à arriver à la scène qui a provoqué la brouille entre les sœurs et qui précède l’hospitalisation d’Alizée. Tout le discours d’amour de la sœur est en fait couvert par la voix de folie qu’entend Alizée, voix diffusée sur le plateau bien plus fort que celle de la comédienne, on saisit alors ce qu’a compris Alizée, tout comme le décalage qui se fait entre les deux.
La complicité bascule en un instant : lumières et maquillages font surgir un envers plus sombre du réel. © David Mendoza Hélaine
Des corps traversés par la fracture du réel
Les interprètes sont très intéressants dans cette partition, capables de plonger en un quart de seconde dans une autre ambiance, d’avoir des ruptures de jeu très marquées (particulièrement dans les reprises de scènes), avec une mention particulière pour Catherine-Oksana Desjardins qui incarne Alizée, très précise dans les différents états en lesquels elle plonge sans cesse tout au long de cette chronique qui parcourt le fil en désordre de cette période. Les scènes de complicité amicale, amoureuse, familiale basculent ainsi en un instant en leur envers de colère ou se désagrègent dans un enlisement trouble. Cependant, le malaise initial des deux sœurs qui se retrouvent se transforme progressivement en une relation retrouvée une fois que des choses importantes ont pu être dites sur la responsabilité, sur la culpabilité sur les raisons qui ont poussé l’une a décidé de ne plus soutenir et voir sa sœur, l’autre à ne pas donner de nouvelles. Si le texte est clairement nourri de nombreuses rencontres de l’auteur avec des personnes ayant vécu ou analysés ces situations, la mise en scène de Roussel permet d’expérimenter pas seulement avec les mots cette plongée en terres friables.
Allégorie
Texte et mise en scène : Pierre-Olivier Roussel. Assistance à la mise en scène : Éva d’Aoust. Œil extérieur : Rosalie Cournoyer. Scénographie : Youri White, Laurie Foster et Sammy Girard. Conception sonore : Miryam Amrouche. Direction de production : Paloma de Muylder. Avec Gaïa Cherrat Naghshi, Catherine-Oksana Desjardins, Gabriel Samson I, Clémence Lavallée, Paulette Darracq, Laurence Poirier-Bergeron. Une production du collectif À Gorge Déployée, présentée à Premier Acte du 14 au 25 avril 2026.