Critiques

Frères  : huis clos toxique

Jean-René Moisan, Mustapha Aramis, Manuel Tadros, Nour Shoukry et Antoine Yared dans Frères. © Danny Taillon

Pourquoi, en 2026, proposer un huis clos entièrement masculin sur une grande scène institutionnelle ? La question ne relève pas ici d’un simple réflexe idéologique : elle constitue le point d’entrée le plus juste dans Frères, tant la pièce de Nathalie Doummar, co-mise en scène avec Jean-Simon Traversy, organise elle-même les conditions de ce malaise.

Après Mama, qui explorait un espace féminin, Doummar déplace son regard vers un entre-soi masculin : huit hommes, fils, cousins, pères, oncles, réunis dans un chalet pour un anniversaire. En filigrane, une femme profite de leur absence pour quitter son conjoint. Le dispositif est clair, efficace, presque programmatique : isoler un groupe, observer ses dynamiques, laisser émerger les lignes de force.

Réunis dans un chalet aux allures feutrées, les corps se répartissent dans l’espace comme autant de pôles de tension. De gauche à droite : Mustapha Aramis, Jean-René Moisan, Nour Shoukry, Neil Elias, Manuel Tadros, Paul Ahmarani , Antoine Yared et Ariel Ifergan. © Danny Taillon

La parole comme champ de bataille inégal

Tout repose ici sur la parole. Une parole qui circule mal, ou plutôt qui circule de manière profondément inégale. Certains personnages occupent l’espace avec une aisance brutale, multipliant les saillies misogynes, les affirmations péremptoires, les réflexes de domination. D’autres tentent de résister, d’introduire du doute, de déplacer les termes de la conversation. Mais ces tentatives sont systématiquement avortées : coupées, ridiculisées, absorbées.

La pièce met donc en scène, avec une certaine acuité, non pas seulement des discours problématiques, mais l’impossibilité de les interrompre. Le vrai sujet de Frères est peut-être là : dans cette incapacité collective à enrayer la machine. Mais encore faut-il que cette mécanique produise autre chose que sa propre répétition. Car à mesure que les échanges s’enchaînent, un effet de saturation s’installe. Les rapports de force, d’abord lisibles, deviennent prévisibles. Les personnages les plus bruyants conservent le monopole de la parole, tandis que les autres s’effacent durablement. Ce déséquilibre, qui pourrait être le moteur d’une tension dramatique, finit par figer la pièce dans une forme d’univocité.

Entre frères, cousins et ex-beaux-frères, les liens familiaux se rejouent dans une proximité contrainte. De gauche à droite : Mustapha, Aramis, Nour Shoukry, Neil Elias et Antoine Yared. © Danny Taillon

C’est ici que l’écriture de Doummar montre ses limites. Le naturalisme des dialogues, précis, rythmés, crédibles, donne l’impression d’une grande justesse d’observation. Mais cette finesse est contredite par une tendance à assigner les personnages à des fonctions assez rigides. Les figures les plus rétrogrades s’imposent comme des pôles presque caricaturaux, tandis que les voix dissonantes peinent à exister autrement que comme esquisses. Il en résulte un paradoxe : la pièce prétend explorer une masculinité en crise, traversée de contradictions, mais elle en stabilise rapidement les lignes. Là où l’on attendrait des déplacements, des fissures, des renversements, Frères reconduit ses propres équilibres, ou plutôt ses déséquilibres, sans les faire évoluer.

Une rédemption sans trajectoire

Les interprètes tentent de réinjecter de la complexité dans cet ensemble. Manuel Tadros, notamment, parvient à faire exister une fragilité réelle derrière une posture vacillante. Neil Elias, de son côté, incarne avec une redoutable efficacité une figure de domination qui, sans nuance, deviendrait insupportable, et qui l’est, précisément, par moments.

La scénographie déploie un chalet à deux niveaux dont la verticalité sert ponctuellement à marquer les rapports de force, certains personnages surplombant ou reléguant les autres dans l’espace. © Danny Taillon

Car c’est bien là que le spectacle atteint une forme de seuil critique. En laissant les discours les plus agressifs structurer durablement l’espace scénique, la pièce ne se contente pas de les exposer : elle en reproduit l’effet. L’écoute devient éprouvante, non pas parce que le matériau serait trop dur, mais parce qu’il semble ne jamais se transformer. La scène de rédemption finale cristallise ce problème. Lorsque le personnage le plus problématique revient pour demander pardon, le geste apparaît moins comme l’aboutissement d’un parcours que comme une résolution plaquée. Rien, dans la construction précédente, ne préparait réellement ce basculement. La pièce, qui s’était enfermée dans la répétition, ne parvient pas à en sortir.

On peut reconnaître à Frères une volonté claire : montrer de l’intérieur des dynamiques masculines encore bien présentes, en refusant la simplification morale. Mais cette ambition se heurte à une limite fondamentale : à force de reproduire ces dynamiques, la pièce finit par s’y enliser. Le malaise qu’elle suscite est réel, mais il reste en grande partie sans débouché. Il ne se transforme ni en véritable tension dramatique, ni en déplacement du regard. Il s’accumule. Et c’est peut-être là que réside, au-delà de toute question de pertinence ou de timing, la véritable impasse du spectacle.

Dans ce huis clos qui donne à voir une famille québécoise de la communauté égypto-palestinienne — encore peu représentée sur nos scènes —, Jean-René Moisan (à droite) incarne le seul personnage extérieur à cette communauté, une position que la pièce souligne dans la dynamique du groupe. © Danny Taillon

Frères

Texte et co-mise en scène : Nathalie Doummar. Co-mise en scène : Jean-Simon Traversy. Interprétation : Paul Ahmarani, Mustapha Aramis, Étienne Coppée, Neil Elias, Ariel Ifergan, Jean-René Moisan, Nour Shoukry, Manuel Tadros (en alternance avec Jean-François Casabonne) et Antoine Yared. Assistance à la mise en scène : Marie-Hélène Dufort. Scénographie : Xavier Mary. Accessoires : Mayumi Ide-Bergeron. Costumes : Oleksandra Lykova. Éclairages : Leticia Hamaoui. Coordonnatrice de cascades : Yuna Guivarc’h. Maquillage et coiffures : Sylvie Rolland Provost. Musique : Étienne Coppée. Présenté au Théâtre Jean Duceppe du 15 avril au 16 mai 2026.

Jocelyn Roy

À propos de

Jocelyn Roy est auteur, scénariste et réalisateur. Formé à l’UQÀM et à l’INIS, il a écrit plus de quarante pièces de théâtre et réalisé plusieurs courts métrages présentés en festivals, au Québec et à l’international. Travaillant comme préposé aux bénéficiaires dans une maison de soins palliatifs, une expérience qui nourrit son écriture, il développe actuellement un premier long métrage, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était . Son premier roman, Rue Hôtel-de-Ville , est paru en février 2026.