Entrevues JEU des 5 questions

Le Scriptarium 2026  : 5 questions à Fabrice Vil et à des auteurs et autrices ados

Des « objets vivants indociles » prennent la parole : satire extraterrestre d’un monde qui déraille. © Jean-Charles Labarre

Avec O.V.N.I. (objets vivants naturellement indociles), le Scriptarium 2026 propulse sur scène les imaginaires de 23 adolescent·e·s, entre science-fiction, culture numérique et dérives complotistes. OVNI, dystopies, algorithmes détraqués et identités en crise composent un paysage éclaté où le réel vacille — et où une génération tente de prendre la parole. Voici notre conversation avec l’auteur et chroniqueur Fabrice Vil, qui agit à titre de commissaire de cette édition, ainsi qu’avec quatre des adolescentes et adolescents qui prennent la plume cette année.

 

Fabrice, Le Scriptarium 2026 part de l’idée qu’écrire, c’est créer un monde à partir de ce qu’on porte en soi. En suggérant ce thème, quelle étincelle de départ souhaitiez-vous allumer chez les jeunes ? 

Fabrice Vil © Sacha Bourque

Fabrice Vil, commissaire du Scriptarium 2026 : Dans la vie de tous les jours, il arrive qu’on doive se fondre dans un même moule, que ce soit à l’école ou au travail. J’ai donc voulu encourager les jeunes à se sentir à l’aise d’être eux-mêmes, même si ce n’est pas toujours valorisé. Ces jeunes ont le droit d’imaginer des mondes autres que celui dans lequel on vit et de laisser libre cours à leur créativité sans le souci d’écrire “la bonne chose”.

Marylie, dans ton texte intitulé Les mains pleines de vers, le flux de contenus en ligne devient peu à peu envahissant, presque inquiétant. Qu’est-ce que tu as envie de faire sentir avec cette montée du malaise ?

Marylie Maclure

Marylie Maclure, École secondaire Fernand-Lefebvre, Sorel-Tracy : Mon récit donne un côté humoristique à une réalité que bien des jeunes vivent sur les réseaux sociaux, l’acte de «doomscrolling». D’être incapable de lâcher son téléphone et de regarder vidéo après vidéo d’un sujet qui peut parfois être inquiétant ou même complètement ridicule. C’est en étant moi-même prise dans cette situation aux petites heures du matin que j’ai eu l’idée de concrétiser cette sorte de malaise, de le rendre réel. Dans l’histoire, la protagoniste est prise dans le piège bien commun, impossible pour elle d’éteindre l’application TikTok. Elle regarde maintes et maintes vidéos et tombe sur des tendances étranges et des complotistes des plus suffocants. Peu à peu ces influenceurs et ces théories du complot prennent vie et notre héroïne se retrouve seule dans un monde apocalyptique à essayer de se sortir de cette situation où le reste de la population est sous l’emprise d’une société dystopique. Je veux que mes lecteurs puissent vivre l’inconfort et la détresse qu’elle ressent, le fait d’être laissée à elle-même pour combattre ce qui est, pour elle, totalement irrationnel. Car même si l’histoire est absurde et possède zombies et extraterrestres, le fait de se sentir seul et isolé du reste du monde, c’est un sentiment que plusieurs jeunes connaissent particulièrement et j’espère que mes lecteurs pourront ressentir le malaise qu’elle vit tout en riant des rencontres farfelues qui se présentent.

Un terrain de baseball détourné, frappé par la chute d’un objet non identifié : c’est dans ce décor qui «glitch» que se déploie le collage des textes adolescents. © Jean-Charles Labarre

Emilie, dans ton texte intitulé Déjà vu, tu pars d’un fantasme — pouvoir modifier ses souvenirs — qui devient rapidement vertigineux. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette perte de contrôle ?

Emilie Lagacé

Émilie Lagacé, École secondaire André-Laurendeau, Saint-Hubert : Comme les films de science-fiction nous l’indiquent souvent, il est dangereux de jouer avec l’espace-temps. Le personnage principal de mon texte, Maxim, se perd dans son désir de renouvellement existentiel et semble l’oublier. Malgré quelques doutes, il fait confiance à un objet qu’il a trouvé par terre pour altérer le cours de sa vie, sans réellement réaliser dans quoi il s’embarque. Plus le temps avance, plus Maxim se rapproche d’un événement traumatisant qu’il ne veut pas revivre. Pourtant, il n’arrive pas à se débarrasser de cet objet, car la vie qu’il s’est rebâti est tellement plus belle selon lui. Je trouvais intéressant de jouer sur l’impression de contrôle que Maxim possède et de le voir perdre ses moyens quand il réalise qu’il est impuissant face au destin. J’avais envie de représenter cette impuissance que nous avons tous face aux situations les plus tragiques, la façon dont on ne peut jamais vraiment les éviter, même quand on en a les moyens. Je trouvais intéressant de démontrer que même lorsqu’on pense maîtriser sa vie, tout peut se chambouler. À la fin, Maxim fini par se débarrasser de cet objet et tout redevient comme avant. C’est sa façon de reprendre le contrôle, en acceptant qu’il ne l’a jamais vraiment eu. Je me disais que c’était une belle morale.

Jean-Eude, dans ton texte intitulé La mine au CIAO KOMBUCHA!, tu pousses l’absurde assez loin, entre références web, complotisme et délire collectif. Qu’est-ce qui t’attirait dans cet univers où tout semble déraper et se mélanger ?

Jean Eude Hyileidoma

Jean Eude Hyileidoma, École secondaire Monseigneur Richard, Verdun  : Ce qui m’attirait dans cet univers, c’est le mélange chaotique où tout semble connecté, même de façon absurde, comme ce qu’on voit sur les réseaux sociaux. Avec les algorithmes et les tendances, on est entraîné dans des contenus de plus en plus absurdes et extrêmes, ce qui rend difficile de différencier le vrai du faux. En plus, le contexte mondial dans lequel nous vivons (méfiances envers les gouvernements, guerres, inflation) pousse beaucoup de gens à chercher des explications, ce qui mène au complotisme. En gros, cet univers m’intéressait car il reflète notre époque actuelle où tout peut être facilement poussé à l’extrême.

Sur scène, Kariane Héroux-Danis, Tracy Marcelin et Maxime Mompérousse donnent corps aux imaginaires adolescents, aux côtés de Gabriel Cloutier Tremblay (absent de la photo). © Jean-Charles Labarre

Vincent, dans ton texte intitulé Perfectum, Samuel accepte de devenir « parfait » sans vraiment savoir à quoi il consent — et perd en chemin des éléments très concrets de son identité. Qu’est-ce qui t’intéressait dans cette idée d’une perfection imposée ?

Vincent Bolduc, Collège Notre-Dame-de-Lourdes, Longueuil : Pour moi, la perfection qu’offre Perfectum, la machine dans mon texte, est une représentation du conformisme qui semble parfois être la seule option. Quand le message qui obnubile nos jours est toujours le même, et que notre désir d’appartenance à ce que la société qualifie de normale est présent, on va souvent laisser de côté nos propres idéaux pour recevoir l’approbation de nos pairs. Cette décision que Samuel prend est un reflet de ce que la majorité d’entre nous choisit jour après jour, soit le confort de l’acceptation au-delà du risque de l’authenticité. Aborder cette décision sociétale est pour moi une façon d’exposer cette réalité qui apporte une part de facilité, mais surtout du stress et un désintérêt envers la créativité. En restant dans le cadre, on oublie de peinturer ailleurs.

O.V.N.I (objets vivants naturellement indociles), le spectacle du Scriptarium 2026, d’après les textes de 23 adolescents d’écoles secondaires des régions de Montréal et Québec, dans une mise en scène d’Émanuel Frappier, est présenté à la salle Fred-Barry du Théâtre Denise-Pelletier du 23 avril au 8 mai 2026.

Un univers où le familier se dérègle et ouvre la porte à l’absurde. © Jean-Charles Labarre

Philippe Couture

À propos de

Critique de théâtre, journaliste et rédacteur web, Philippe Couture collabore à JEU depuis 2009. Il a également été chef de pupitre Arts de la scène et Cinéma au magazine VOIR ainsi que responsable des contenus web et audio-vidéo de La Pointe (Bruxelles), où il a piloté équipes, productions et stratégies de diffusion. On peut le lire à l’occasion dans les pages du Devoir et il a jadis écrit pour le quotidien belge La Libre et les revues Alternatives Théâtrales et UBU Scènes d’Europe. En Belgique et en France, il a fait un peu de scène, et, au Québec, il enseigne ponctuellement le journalisme et la communication orale.