Sur le grand plateau, certaines propositions s’imposent comme les axes forts de la saison. La mouette, dans l’adaptation de Guillaume Corbeil et la mise en scène de Catherine Vidal, a été repêchée du Théâtre Prospero pour ouvrir le bal avec une relecture nerveuse de Tchekhov, où se télescopent ambitions artistiques et désirs contrariés. On avait déjà souligné lors de sa création que cette version met au cœur du drame une jeunesse en quête de voix face à des figures d’autorité qui refusent de céder la place. Voilà d’ailleurs un motif qui irrigue largement la saison.

Macha Limonchik et Mattis Savard-Verhoeven dans La mouette © Maxim Paré Fortin
Dans une veine plus satirique, Voyage voyage de Gabrielle Chapdelaine, mis en scène par le nouveau directeur artistique Louis-Karl Tremblay, ausculte avec mordant les illusions d’une classe moyenne en perte d’équilibre. Entre endettement, crise écologique et fatigue existentielle, la pièce transforme la villégiature en révélateur cruel des failles contemporaines — une comédie de mœurs qui dialogue habilement avec l’air du temps.
Autre moment attendu, Là où je me terre, adapté du roman de Caroline Dawson, s’annonce comme l’un des cœurs sensibles de la saison. En retraçant un parcours d’exil du Chili à Montréal, le spectacle aborde de front les enjeux d’immigration, d’identité et d’intégration, tout en refusant les simplifications. Portée par une équipe interculturelle, cette adaptation promet un théâtre incarné, traversé par la mémoire et les tensions du réel.

Aracelli Lillo et Ximena Ferrer, têtes d’affiches de Là où je me terre, dans une mise en scène de Nicolas Gendron, coordonnateur artistique du TDP et complice de feu Claude Poissant
Enfin, la collaboration inédite avec le Centaur autour de En attendant Godot retient l’attention. En rajeunissant Vladimir et Estragon et en ancrant leur attente au pied du mont Royal, la mise en scène d’Eda Holmes propose une lecture générationnelle du classique de Beckett : celle d’une jeunesse héritière d’un monde qu’elle n’a pas choisi, oscillant entre absurdité et lucidité.

Frédéric Charbonneau et Wood Barthelmy sont Vladimir et Estragon dans En attendant Godot
À ces piliers s’ajoute le retour du phénomène Agamemnon in the Ring, signe que le TDP sait aussi capitaliser sur des succès populaires récents, dans une logique de rencontre renouvelée avec le public.
Du côté de la salle Fred-Barry, la saison déploie un autre versant, plus expérimental et souvent plus directement politique. L’hommage Infiltrer les rêves consacré à Claude Poissant ouvre la saison comme un geste de mémoire, revisitant son œuvre dramaturgique à travers lectures et collage scénique. Une manière de rappeler que, derrière le directeur artistique, il y avait aussi un auteur à redécouvrir.

Claude Poissant lorsqu’il était jeune metteur en scène, — une figure en devenir dont Infiltrer les rêves ravive aujourd’hui l’élan et la singularité.
Parmi les propositions marquantes, Ka Uinaksheshet – Les enfants sales de Simon Riverin se distingue par son dispositif immersif, plongeant le public dans l’univers des pensionnats autochtones, tandis que Giant Mine explore les cicatrices humaines et écologiques de l’industrie minière dans une forme hybride entre enquête et installation. Deux œuvres qui témoignent d’un désir affirmé de faire du théâtre un lieu d’écoute et de confrontation avec des réalités historiques et contemporaines.
Dans un registre différent, mais tout aussi ancré dans le présent, Medea Luz et La nuit m’avale donnent voix à des écritures émergentes, traversées par les questions d’héritage, de violence sociale et de survie. Tandis que Béluga s’attaque, avec une pointe participative, aux dynamiques d’intimidation et aux mécanismes de réparation, prolongeant le dialogue du TDP avec les jeunes publics.

Maxime Beauregard-Martin et François Bernier, du Théâtre DuBunker, créateurs de la pièce Béluga
On note aussi la présence de Lumières, lumières, lumières, la pièce d’Evelyne de la Chenelière d’après Virginia Woolf, dans une nouvelle mise en scène créée à Paris à la Comédie Française — signe d’une volonté de circulation internationale des œuvres — ainsi que Le bonheur de chacun, relecture de Boris Vian qui mêle onirisme et critique des rapports économiques.

Evelyne de la Chenelière, autrice et adaptatrice de Lumières, lumières, lumières, dans une relecture sensible de Vers le phare — la pièce entre au répertoire de la Comédie-Française à Paris ce printemps, avant d’être présentée à Montréal.
Au fil de cette programmation, un fil rouge se dessine : celui de l’attente — attente d’un avenir viable, d’un dialogue possible, d’une réparation intime ou collective. Mais derrière ce motif, c’est surtout une jeunesse en déséquilibre qui affleure, confrontée à des héritages lourds et à des systèmes à bout de souffle.
En ce sens, cette dernière saison pensée avec Claude Poissant agit à la fois comme un testament et un passage de relais. Elle confirme le Denise-Pelletier comme un lieu où les premières fois — celles du public comme des artistes — restent indissociables d’une prise de parole sur le monde.
La saison 2026-2027 du Théâtre Denise-Pelletier, dévoilée le 13 avril, porte une charge particulière : il s’agit de la dernière programmée par feu Claude Poissant, disparu en juin 2025, dont l’empreinte traverse encore les choix artistiques.